Une fièvre venue d’Italie

Chronique des événements courants (6ème chapitre)

Ayant promulgué une grande parlure, le Petit Dauphin paya d’exemple et s’en fut visiter divers lieux de son royaume à fin d’y vanter en personne la noblesse et la hauteur de vue de ses desseins pour faire le bonheur de ses sujets et rétablir la grandeur de la France, mais on ne l’écoutait guère, non que l’on doutât de sa sincérité, mais le public s’était convaincu que son influence sur la marche du monde était bien moindre que ce qu’il en disait. Les plus prévenus à son encontre l’accusaient d’entamer avant l’heure la campagne pour le Parlement d’Europe, sous couvert de seulement nourrir la grande parlure. Le blondin s’y présentait au peuple sans apparat mais pas sans argousins, et ayant été élevé par les Jésuites, il prêchait à chaque fois beaucoup et longtemps, mais seuls les déjà convertis à sa religion politique, qui n’avait de nouvelle que la prétention à se distinguer à toute force des précédentes, en repartaient contents.

Il vint aussi un ministre d’Italie qui s’introduisit dans le royaume comme en contrebande pour y haranguer de ces manants aux cottes flaves qui continuaient chaque fin de semaine de causer du tumulte par toutes les provinces et jusqu’à Paris. Cette manière de venir exciter une portion du peuple qui ne l’était déjà que trop au goût du gouvernement d’ici, déplut fort au Palais. L’on protesta hautement, l’on fit des représentations, et l’on alla jusqu’à rappeler pour une entière journée de consultation notre brave ambassadeur qui somnolait en son palais romain. Les Italiens se récrièrent qu’ils ne faisaient que rendre au Petit Dauphin la monnaie de sa pièce, et il était vrai que le blondin les avaient l’an passé taxés d’être les habitants d’une léproserie politique qu’il fallait consigner et tenir sous bonne garde.
Les reproches s’accumulèrent de part et d’autre au point qu’on craignit que les griefs réciproques ne remontassent jusqu’à l’origine du mal qu’on dit chez nous napolitain, sinon à l’affaire de Marignan, voire au siège d’Alésia. Pourtant, on ne se donna pas le ridicule d’écouvillonner canons et mousquets, et la guerre fut aisément évitée, chacun ne voulant que tirer de l’escarmouche quelque bénéfice de popularité auprès de ses propres sujets : les prétendus lépreux transalpins se vengeaient à plaisir de la superbe et de l’arrogante hauteur avec lesquelles le blondin les avait traités au temps de sa grandeur, cette fausse grandeur qui n’était que l’effet éphémère de la nouveauté et dont il mesurait désormais combien vite elle s’était dissipée. Quant au Petit Dauphin et à son Principal Ministre, ils n’étaient point trop mécontents, quoi qu’ils eussent dit par avant de la mauvaiseté des instincts nationaux, de pouvoir dénoncer que les cottes flaves s’avaient honteusement acoquinées avec un parti de l’étranger, qui était au surplus déjà plus qu’à moitié perdu de réputation pour avoir contracté une mésalliance politique qui n’avait profité qu’à ses méchants compères ligueurs. Bref, toute cette agitation qui dura une poignée de jours ne fut qu’un intermède en forme d'épisode bien réglé de la Comoedia del Arte, comme il seyait à une affaire italienne.

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