L'affaire Manguel

Suite à l'article de tendance "libérale-polémique" de Ph. Riès, il me semble utile de prendre un peu de recul historique sur le sujet plutôt que participer aux virulents échanges qu'a déclenché ce papier.

Ce que dit Ph. Riès de la corruption, du clientélisme et de la gabegie kirchnériste n'est pas faux (j'ai moi-même publié au fil de la riche actualité argentine des derniers mois plusieurs billets là-dessus: https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/180516/argentine-bons-et-mauvais-proces-faits-cristina-fernandez-de-kirchner-cfk, https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/080416/la-chute-de-la-maison-kirchner, https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/220616/un-couvent-bien-mal-frequente-et-un-gangster-arrete-apres-des-annees-de-cavale), mais son article est insuffisant pour se faire réellement une idée de ce qui est en jeu dans ce que l'on appelle l' "affaire Manguel".

Comme souvent avec les journalistes "libéraux", l'absence de culture historique et le souci de marquer des points sur un mode polémique contre les "populistes" (j'ai déjà expliqué par ailleurs pourquoi je n'aimais par ce terme fourre-tout) se conjuguent pour produire un papier qui passe à côté des éléments les plus intéressants du débat culturel et politique que soulève cette affaire.

Tout d'abord, il convient de préciser qu'Alberto Manguel est, quelles que soient son érudition et la qualité de sa prose (que personnellement je trouve aussi pesante que celle de Borges, mais ce n'est pas le sujet) un représentant typique de l'establishment culturel de centre-droit. Il est un peu - en moins connu et reconnu - un équivalent argentin de Vargas Llosa pour le Pérou, très attaché à une vision élitaire et académique de la culture, inspirée d'une tradition européenne valorisant surtout l'écrit. Il s'inscrit à ce titre dans la lignée de ceux qu'Arlt appelait moqueusement les "afrancesados": Borges, Mallea, Ocampo...

Le choix de Manguel pour diriger la Bibliothèque Nationale n'était donc ni politiquement innocent ni techniquement incontestable: la Bibliothèque Nationale (où il m'est arrivé de passer des journées entières à l'hémérothèque Roberto Arlt il y a dix ans lorsque je travaillais à mon premier roman) aurait plutôt eu besoin d'une personnalité ayant de réelles compétences d'administrateur pour y remettre de l'ordre avec autant de doigté que de fermeté.

Face à Manguel, la camarilla kirchnériste sortante a de son côté surjoué la résistance à la brutalité néo-libérale du gouvernement Macri.

Ce que cette affaire vient nous rappeler, et ce que Philippe Riès, tout à ses préceptes de bonne gestion des affaires culturelles et à sa conception neutraliste et universaliste du domaine de la culture, se garde d'aborder, c'est que les lieux culturels sont aussi avant tout des endroits où se joue la bataille pour l'hégémonie politique. De ce point de vue la mise en cause de la nomination de Manguel n'est pas illégitime, malgré les excès de langage auxquels elle donne lieu de part et d'autre.

Pour comprendre ce qui est en jeu d'un point de vue argentin, il faut intégrer le fait, difficile à comprendre pour nous, Européens, que le péronisme historique est le produit de l'hybridation de deux mouvements socio-politiques: le fascisme italien (Peron fut attaché militaire à Rome et un grand admirateur de Mussolini) d'une part, et la tradition proprement argentine du caudillisme fédéraliste particulièrement implanté dans les lointaines provinces du Nord (dont les figures les plus connues furent Facundo Quiroga et Felipe Varela) d'autre part. Depuis l'époque de Dorrego jusqu'à la chute du dictateur Rosas, les fédéralistes ont mené et finalement perdu une longue guerre civile contre les "unitaires" organisateurs de la centralisation portègne et promoteurs de l'ordre bourgeois libéral au cours du 19ème siècle (de Lavalle et Urquiza à Mitre et Sarmiento). Tout au long du 20ème siècle, l'affairisme de cette droite libérale et sa collusion avec l'impérialisme anglais puis américain ont été combattus par une opposition intellectuelle progressiste (Palacios, Justo, Jauretche, Scalabrini Ortiz, Walsh...) mettant en avant à la fois l'intérêt national et la défense des intérêts matériels et moraux du prolétariat.

Les péronistes traditionnels, du fait de leur double héritage fasciste et fédéraliste, se veulent donc aussi les héritiers de ce combat-là contre les libéraux, même si l'on peut juger que l'anti-impérialisme professé par Peron et compagnie relève plus de la démagogie que de la réalité de leur pratique du pouvoir.

Les Kirchners, bien que n'étant pas de gauche au sens où nous l'entendons en Europe, ont eu le mérite, quoiqu'en disent leurs adversaires, de rompre, tout comme leur prédécesseur de l'autre bord Carlos Menem, avec la tradition autoritariste du péronisme historique dans bien des domaines (à commencer par la liberté de la presse et le respect des processus électoraux démocratiques).

Ils ont aussi relancé le débat historique et culturel par une réhabilitation symbolique du fédéralisme face à leur opposition néo-libérale tant interne (la fraction néo-ménémiste du Parti Justicialiste) qu'externe (l'alliance qui a porté Macri au pouvoir): d'où la création de l'Institut Dorrego pour briser le monopole de l'interprétation libérale de l'histoire imposée dès l'époque où Sarmiento rédigeait son "Facundo", portrait à charge de Quiroga voulant assurer la condamnation éternelle de la barbarie fédéraliste (bien avant Gramsci, Sarmiento avait compris l'importance du combat idéologique pour l'hégémonie culturelle.)

À un niveau plus symbolique, le nom de Rosas a été donné à une station de métro et une intéressante pièce de théâtre tirée du roman "El Farmer" lui a été consacrée (https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/190815/el-farmer) montrant un regain d'intérêt pour les grands perdants longtemps démonisés de la longue guerre civile argentine.

Il faut aussi se rappeler que le plus fameux prédécesseur de Manguel, l'écrivain J-L Borges, avait été chassé de la direction de la BN par les péronistes (son soutien au coup d'Etat fasciste de 1976 lui a probablement valu d'être rayé de la liste des nobélisables, malgré ses remords ultérieurs; à moins que le jury Nobel n'ait en fait pris conscience de l'artificialité de l'écrivain). C'est dans tout ce contexte historique qu'il faut donc apprécier l'affaire Manguel.

Sur le fond, ce sont aussi deux conceptions de ce que devrait être la BN qui s'affrontent: dans les développements chaotiquement impulsés par l'ancienne direction kirchnériste on peut trouver en filigrane une vision de la BN comme instrument d'une politique culturelle plus ouverte sur les arts vivants, moins encline à la sacralisation de l'écrit et de ses canons académiques, et davantage en prise sur la vie sociale et les débats contemporains. Le projet kirchnériste pour la BN visait aussi (malgré tous ses excès clientélaires bien évoqués par Philippe Riès) à en faire quelque chose de plus proche d'une Maison de la Culture au sens de Malraux que d'une bibliothèque traditionnelle.

Il serait dommage que la poussière soulevée par la polémique autour de Manguel obscurcisse totalement cet autre débat.

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