La Spéciale Relation

le goût légendaire des conservateurs anglais pour les rituels SM les plus tordus trouve enfin à s'épanouir publiquement dans leur relation avec D.J. Trump

La première étape du rituel de soumission en cours fut la précipitation avec laquelle May se rendit à Washington dès l'élection de Trump, imitant à la perfection Tony Blair dans son rôle de fidèle caniche de l'impérialisme étatsunien, et depuis cette première prise de contact, le fouet du gros blond n'a pas manqué de s'abattre à de multiples reprises sur les croupes anglaises, dont beaucoup en redemandent, comme de bien entendu.

Trump n'avait pas manqué de donner plein de bons conseils (d'après lui) à Theresa May pour négocier le Brexit, et il se plaignait de n'être point écouté. Il fit miroiter un (grand, nécessairement grand) accord de libre-échange avec un Royaume-Uni enfin débarrassé de ses attaches continentales et ne cacha pas son soutien au binational Boris Johnson pour remplacer May, ce qui ne manqua pas de faire passer un frisson d'aise et de nostalgie sur la fraction la plus gâteuse du Parti Conservateur.

Pourtant, la Spéciale Relation n'était plus ce qu'elle avait été, ou du moins ce que bien des Anglais naïfs avaient cru qu'elle était: le reste du Royaume Désuni battait froid Mister President et lors de ses visites, les manifestants hostiles brandissant d'énormes baudruches infantiles à son effigie apparaissaient bien plus nombreux que les enthousiastes, et seule la Reine trouva grâce à ses yeux de nouveau riche ébloui par les fastes moyenâgeux de la monarchie.

En retour des mauvais procédés de Trump, les Rosbifs commencèrent à donner des signes d'impatience géopolitique dans l'affaire de l'accord passé avec l'Iran, allant en l'espèce jusqu'à rompre avec leur tradition de sabotage systématique de l'Union Européenne, et ce juste au moment d'en sortir : on nous permettra d'y voir une autre manifestation du masochisme britannique.

Il semble bien qu'un rituel SM réussi, surtout s'il est transatlantique, doive inclure quelques sursauts de révolte de la part du maltraité afin de pimenter la chose, et l'ambassadeur britannique à Washington en fut dernièrement l'instrument. Des câbles diplomatiques dont le langage l'était assez peu fuitèrent dans la presse et les qualificatifs de dysfonctionnel, d'instable et d'incompétent accordés au Donald et à son entourage déclenchèrent en retour une crise de fureur du sadique de service, d'autant plus que Theresa refusa de mettre en cause son ambassadeur, confirmant implicitement qu'elle partageait son sentiment vis-à-vis de leur tortionnaire d'outre-atlantique. Et de fait, l'ambassadeur de Sa Majesté n'avait énoncé que des évidences ("he merely stated the obvious" dirait-on en V.O.)

Comme disait l'autre jour, avec un léger sourire aux lèvres, l'ancien premier ministre (et farouche opposant au Brexit) John Major invité au programme HardTalk de la BBC lorsque S. Sackur l'interrogea à propos du qualificatif de "bastards" qu'il avait employé au sujet des anti-européens de son parti (en privé, mais, en politique, les conversations privées finissent toujours par ne plus l'être): "It was true, but wrong".

Bref, l'ambassadeur britannique en question est aujourd'hui plus près de la porte que de l'augmentation et il aura bientôt tout loisir de méditer ces fortes paroles de Clémenceau: "Pour être ambassadeur, il ne suffit pas d'être con, il faut aussi être poli".

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