L'inflation argentine en 2018

Comme chaque année, je calcule et discute mon propre indice de l'inflation argentine, particulièrement surprenant cette année car très inférieur à l'indice officiel.

 Ce 8 novembre 2018, mon indice Estancia (du nom du restaurant utilisé comme référence) s'élève à 1480 pesos contre 1230 pesos l'an dernier à la même époque (très précisément le 9 novembre 2017) soit une hausse de seulement 20,3% sur un an. 

Si l'on compare maintenant les prix en euros, le cours de l'euro étant passé approximativement de 20 à 40 pesos dans l'intervalle, le coût en devises a diminué de 61,5 à 37 euros. Bref, c'est le moment pour les eurozonards de venir découvrir l'Argentine (et cela aidera le pays à améliorer une balance touristique lourdement déficitaire !)

Pour estimer l'inflation globale de l'année 2018, il convient d'ajouter l'inflation prévisionnelle de novembre et décembre 2018 (qui devrait être de l'ordre de 8%) et de retirer l'inflation de novembre et décembre 2017 (environ 3%).

On peut donc estimer que la hausse de prix sur 2018 pour un repas à l'Estancia serait de l'ordre de 25%, soit beaucoup moins que l'augmentation de l'indice des prix calculé par l'INDEC (entre 45 et 50% pour l'année entière).

Une interprétation immédiate est que les commerçants, dans la restauration comme ailleurs, ont réduit leurs marges pour maintenir leur activité.

Cette évaluation très inférieure à l'indice officiel est d'autant plus intéressante qu'elle montre combien les disparités sectorielles, la volatilité du change et l'instabilité économique globale compliquent la détermination des prix réels à la consommation: sous la présidence de Cristina Fernandez de Kirchner, c'était le dollar dont le prix officiel et le prix au marché noir faisaient le grand écart, alors qu'aujourd'hui c'est l'ensemble du système des prix à la consommation qui souffre de volatilité généralisée.

Une amie nous expliquait l'autre jour qu'elle jongle avec trois ou quatre cartes bancaires différentes qui lui donnent chacune droit à des réductions significatives (de l'ordre de 30%) pendant différents jours de la semaine dans son supermarché habituel. Pour faire ses courses, elle utilise donc telle carte le lundi, telle autre carte le mercredi etc. Toutes ces astuces qui permettent (pour l'instant) aux Argentins de la classe moyenne de s'en sortir sans trop réduire de leur train de vie ne sont évidemment pas prises en compte dans les statistiques d'évolution des prix.

Signe de l'envolée des taux d'intérêt, on voit se réduire les offres de crédit sans intérêt qui étaient encore florissantes l'an passé: la plupart des commerces se limitent maintenant à offrir de régler les achats en 2 à 3 fois au lieu de 6 à 8 règlements mensuels.

L'abattement traditionnel de 10% pratiqué pour les règlements en liquide est également soumis à conditions: il faut maintenant que l'addition dépasse un certain montant (en général 1000 pesos) alors qu'avant la dévaluation massive de mai dernier, cette réduction était encore inconditionnelle.

En termes de comparaison d'une année sur l'autre, l'addition de restaurant ici présentée est à prendre avec précaution car le service de table a disparu de la note (il subsiste sous la forme d'un montant symbolique d'un centime, sans doute pour ne pas modifier l'informatique de facturation) ayant été maintenant réabsorbé dans les prix des plats, comme il est d'usage en France, ce qui peut distordre l'évaluation, car ce repas se limitant à un seul plat, la suppression du coût fixe que représentait l'équivalent argentin du « pane et coperto » italien  devient avantageux pour les petits mangeurs.

Et surtout, nous avons remarqué que tous les serveurs les plus âgés de l'Estancia avaient disparus du paysage, remplacés par du personnel nouveau, dont deux jeunes Vénézuéliens (aisément reconnaissables à leur accent) dont les salaires sont très certainement bien inférieurs à ceux de leurs prédécesseurs, parce qu'ils sont à la fois des débutants dans le métier et pas en bonne position pour négocier leur paie, vu leur situation d'immigrants récents.

Car il est clair ici que, contrairement à certains discours convenus sur l'unité de la classe ouvrière, l'afflux important d'immigrants vénézuéliens et autres (paraguayens, boliviens, péruviens) permet bel et bien au patronat d'imposer une pression à la baisse sur les salaires, sauf dans les secteurs dont le taux de syndicalisation, les traditions corporatives de filtrage à l'embauche, et la capacité à bloquer l'activité économique sont importants (en Argentine, il s'agit essentiellement du camionnage et de la banque.)

Cela se traduit de deux façons: un retard plus grand des salaires sur l'inflation dans les secteurs les plus fragiles et/ou les moins névralgiques du point de vue du gouvernement (les enseignants du public en savent quelque chose...), et surtout l'augmentation du travail au noir ou « au gris », en particulier dans les secteurs traditionnellement les moins regardants et les plus difficiles à surveiller qui sont, comme en France, le bâtiment, la restauration et les services à la personne; et les réactions xénophobes qui résultent de la pression migratoire facilitent, ici comme ailleurs, la division des travailleurs.

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