Quelques idées fausses sur l'esclavage, le servage et le colonialisme (2/3)

3ème idée fausse : Le trafic négrier fut un génocide

C’est probablement l’erreur intellectuelle et morale la plus grossière commise par les idéologues « décoloniaux ». Ce qui rend ce discours nocif est la banalisation de la notion de génocide qu’il implique. La traite des esclaves était autrefois une activité commerciale comme une autre et quel que soit le jugement moral que nous portions aujourd’hui sur ses conditions d’exercice, les négriers ne pratiquaient aucunement un génocide, c’est-à-dire la destruction planifiée et massive des populations concernées, et ce d’autant moins que l’approvisionnement en esclaves était régulé (comme aujourd’hui le prix du pétrole par l’OPEP) par les dirigeants africains producteurs de manière à ne pas risquer de faire chuter les prix.
Mais surtout, appeler la traite atlantique ou la traite orientale des génocides, c’est contribuer à nier la spécificité des véritables entreprises génocidaires dont furent victimes aux XVIIIème et XIXème siècle les Amérindiens du Nord mais aussi ceux du Sud qu’on oublie trop souvent (en premier lieu les Guaranis du Paraguay et les Patagons) et au XXème siècle les Arméniens, les Juifs, les Tziganes, les Cambodgiens ou les Tutsis.
Abuser ainsi du terme de génocide comme on l’entend faire aujourd’hui (non seulement à propos de la traite des Noirs, mais aussi des Palestiniens ou des disparus de la dernière dictature argentine) en croyant ainsi exalter les victimes de traitements injustes et cruels est une erreur intellectuelle et une faute morale de la part d’une certaine gauche logomachique et moralisatrice.
La principale conséquence de cette posture idéologique est d’alimenter la confusion ambiante et de ne plus savoir faire la différence entre, par exemple, Auschwitz et Buchenwald : d’un côté une entreprise réellement génocidaire de destruction de masse et de l’autre des traitements cruels, des travaux forcés, des exécutions sommaires, mais dans un contexte et une logique de surexploitation d’une force de travail asservie et non pas d’extermination pure et simple dans une « usine à tuer ».
Le risque intellectuel qui découle de cette confusion n’est évidemment pas de ramener Buchenwald à Auschwitz mais Auschwitz à Buchenwald, faisant ainsi le jeu des négationnistes de tout poil.

4ème idée fausse : Les Arabo-musulmans traitaient mieux leurs esclaves noirs que les Chrétiens

Il s’agit d’une légende auto-justificatrice du même tonneau que les discours défensifs qu’on peut encore entendre aujourd’hui prétendant que les esclavagistes argentins traitaient mieux leurs esclaves que les Brésiliens les leurs ou que les planteurs de tabac de Virginie étaient moins cruels que les planteurs de coton de l’Alabama. De tout temps, les esclavagistes ont recouru à des arguments comparatifs de ce genre pour minimiser leurs propres exactions.
Le taux de décès lors des transports d’esclaves était en moyenne de l’ordre de 10 % dans le cas de la traite atlantique, mais montait à 25 % pour la traite arabo-musulmane du fait de la durée et de la dureté des conditions de la traversée à pied du Sahara, sachant que ni l’un ni l’autre taux de perte ne découlait d’une volonté génocidaire : toutes les traites perdaient des esclaves en route, ce qui représentait un manque à gagner à l’arrivée, manque à gagner qu’il fallait minimiser, comme pour toute autre marchandise.
Concernant la traite orientale, on pourrait cependant argumenter que la castration appliquée aux esclaves mâles pour « produire » des eunuques (avec un taux de mortalité de l’ordre de 80%) était plus proche d’une action proprement génocidaire que tous les autres mauvais traitements, puisqu’on privait ainsi les victimes de leur capacité à se reproduire.
L’occultation de l’autre abomination que fut la traite arabo-musulmane a été remise au goût du jour dans le cadre de l’idéologie « décoloniale » par certains de ceux qui veulent imposer leur représentation simpliste d’une polarisation raciale absolue entre Blancs et non-Blancs. Mais comme le montre bien Tidiane N’Diaye dans « Le Génocide voilé » la traite négrière dite « arabo-musulmane » ou « orientale » reste la grande oubliée des exercices contemporains de culpabilisation et de battage de coulpe qui ont cours à propos de la traite occidentale (dit aussi « traite atlantique »).
Bien que le titre de son ouvrage tombe dans le même travers d’un usage abusif du terme de « génocide », son contenu est éloquent quant à la durée, l’intensité et la brutalité des traites négrières gérées en Afrique par les marchands musulmans (il s’agissait en fait de trois réseaux distincts de traites : transaharienne depuis le Sahel vers le Maghreb et la Libye, nilotique depuis le Soudan vers l’Egypte et la Turquie, et orientale proprement dite depuis Zanzibar vers l’Inde, le Yemen et l’Arabie).
On peut ajouter que, contrairement à la traite occidentale, aucun mouvement abolitionniste ne s’est développé en terre d’Islam, bien que des débats moraux et philosophiques quant à la légitimité de l’esclavage y aient existé (tout comme en Europe) dès le Moyen-Âge, si bien qu’aujourd’hui encore l’esclavage subsiste en divers endroits où règne l’obscurantisme islamique (en Mauritanie et au Darfour, en particulier). C’est seulement l’expansion coloniale européenne (tardive à l’échelle de la durée totale des traites négrières arabo-musulmanes) au Maghreb, en Egypte et en Afrique Occidentale, principalement du fait des Français et des Anglais, qui mit fin au trafic d’esclaves africains par les Arabes et les Ottomans, pour le remplacer par d’autres formes d’exploitation brutale des hommes et des femmes, formes qu’on peut qualifier de servage colonial.

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