Lire ou relire Hilferding

Rudolf Hilferding (1877-1941) aujourd’hui bien oublié, fut avec Rosa Luxembourg (1871-1919) un des meilleurs esprits de la social-démocratie allemande d’avant la première guerre mondiale et fut comme elle une victime de l’extrême-droite nationaliste allemande.

Rudolf Hilferding (1877-1941) aujourd’hui bien oublié, fut avec Rosa Luxembourg (1871-1919) un des meilleurs esprits de la social-démocratie allemande d’avant la première guerre mondiale et fut comme elle une victime de l’extrême-droite nationaliste allemande.

Ayant fui le nazisme et s’étant réfugié en Suisse en 1933, il commit l’erreur de venir en France en 1938 (il y assista aux obsèques d’Otto Bauer au Père-Lachaise), réfugié à Marseille puis consigné à Arles en 1940, il faillit échapper aux nazis (qui avaient demandé son extradition) et partir pour la Martinique grâce à Varian Fry, mais fut empêché de partir par le régime de Pétain puis arrêté par la police française et emmené à Vichy où il fut remis aux Allemands. Sauvagement frappé lors de son transfert vers Paris, puis détenu à l’hôpital de la prison de Fresnes, il décéda dans des circonstances mal connues (les versions divergent : suicide en cellule ou défenestration par la Gestapo).

En ces temps de financiarisation à outrance de l’économie capitaliste, il vaut la peine de lire ou relire son grand œuvre intitulé « Le Capitalisme financier » (1910) qui fut élogieusement décrit à sa sortie comme « le quatrième livre du Capital » que Marx n’avait pas eu le temps d’écrire.

Hilferding s’inscrit dans la tradition marxienne, en approfondissant l’analyse de la domination de la banque sur l’industrie, et en s’appuyant sur les points forts de ce que l’on n’appelait pas encore l’analyse macro-économique dynamique développée par Marx à partir de sa théorie de la monnaie. De plus, le cadre même de son analyse lui permet de s’abstraire des éléments les plus douteux de la théorie marxienne (c’est ainsi que ces ponts-aux-ânes de la tradition marxiste que sont « la valeur-travail » et « la baisse tendancielle du taux de profit » ne jouent aucun rôle dans cet ouvrage-ci.)

Le marxiste autogestionnaire Yvon Bourdet (1920-2005) relevait dans une note de bas de page de son introduction de 1970 à la traduction française (publiée aux Editions de Minuit) ce qu’il appelle des erreurs de Hilferding ; par exemple, la prévision de l’effacement de la distinction entres banques d’affaires et banques de dépôt. L’évolution contemporaine du capitalisme financier démontre au contraire la pertinence de Hilferding sur ce point, car si les banques d’affaires ne sont pas devenues des banques de dépôt (encore que certaines s’y mettent, comme le montre la récente décision de Goldman Sachs de se lancer dans la banque de détail) toutes les grandes banques de dépôt (celles que l’on appelle aujourd’hui « systémiques ») ont pris soin de se doter d’un secteur dédié à la banque d’affaires (par exemple, la filiale SG CIB de la Société Générale).

Je ne vais pas ici vous détailler ni même résumer tout le contenu d’un si volumineux ouvrage, mais vous en proposer ci-après quelques extraits dont je pense qu’ils vous inciteront à lire ce classique de l’analyse économique marxiste si vous vous intéressez à la pensée économique non-orthodoxe.

Ses analyses de construction des cartels et des monopoles (à compléter par celles de M. Kalecki et d’autres hétérodoxes) sont autrement plus éclairantes quant au fonctionnement réel du capitalisme que tout le baratin néo-classique sur les vertus de la concurrence que le système néo-libéral nous déverse quotidiennement dans les oreilles.

Voici, par exemple, ce que dit Hilferding du rôle du capital financier dans la limitation de la libre concurrence :

« Nous avons vu que la concentration dans l'industrie provoque en même temps une concentration des banques, laquelle est encore renforcée par les conditions de développement propres du système bancaire. Nous avons vu également comment le capital bancaire peut élargir le crédit industriel au moyen du système des actions et, stimulé par l'espoir d'un bénéfice de fondateur, s'intéresse de plus en plus au financement d'entreprises industrielles. Mais ce bénéfice du fondateur dépend, sauf circonstances imprévues, du niveau du profit. Le capital bancaire est ainsi directement intéressé à ce niveau. Toutefois, la concentration des banques a pour effet d'accroître le cercle des entreprises industrielles auxquelles participe la banque, en tant que donneur de crédit et institut financier.
Tandis que l'entreprise industrielle qui possède une supériorité technique ou économique s'efforce de conquérir le marché, d'accroître ses propres débouchés et d'obtenir, pour longtemps, après avoir éliminé ses adversaires, un surprofit qui la dédommagera amplement des pertes subies pendant la lutte pour la concurrence, les calculs de la banque sont d'un tout autre ordre. La victoire de cette entreprise est la défaite d'une ou plusieurs autres, auxquelles la banque est également intéressée. Ces entreprises ont eu besoin de beaucoup de crédit et le capital prêté est maintenant en danger. La lutte pour la concurrence elle-même a entraîné des pertes, ce qui a obligé la banque à restreindre ses crédits et à renoncer à des opérations prometteuses. La victoire d'une entreprise sur ses rivales ne l'en dédommage absolument pas, car une entreprise aussi forte est un partenaire avec lequel elle ne peut pas trop gagner. Du fait que les firmes en concurrence sont ses clients, la banque n'a que des inconvénients à attendre de cette concurrence. Aussi s'efforce-t-elle de l'éliminer parmi celles auxquelles elle participe. Mais chaque banque est intéressée à obtenir un profit le plus élevé possible. Elle ne pourra y parvenir qu'en éliminant complètement la concurrence dans une branche d'industrie. D'où l'effort des banques en vue de créer des monopoles. Ainsi les tendances du capital bancaire coïncident avec celles du capital industriel en vue de l'élimination de la concurrence. Mais, en même temps, le capital bancaire acquiert de plus en plus les moyens de parvenir à ce but, même contre la volonté de certaines entreprises qui, travaillant dans des conditions particulièrement favorables, préféreraient peut-être encore la lutte pour la concurrence. C’est donc à l'appui du capital bancaire que le capital industriel doit de pouvoir éliminer la concurrence à un stade du développement économique où, sans cette participation, elle se maintiendrait encore.
 »

Hilferding poursuit son analyse en évoquant la dissymétrie entre périodes d’expansion et périodes de récession du point de vue de la politique de cartellisation des grandes entreprises:

« Outre ces tendances générales à la restriction de la concurrence, il en est d'autres qui découlent de certaines phases de la production industrielle. Constatons tout d'abord qu'en période de dépression le désir d'accroître le profit se fait sentir d'une façon particulièrement forte. En période de prospérité, la demande dépasse l'offre, ce qui suffit à expliquer que, tant qu'elle dure, la production est vendue longtemps avant d'être effectuée.
Observons en passant que la demande en période de prospérité prend un caractère spéculatif. On achète dans l'espoir que les prix continueront à monter. L'augmentation des prix, qui réduit la demande destinée à, la consommation, stimule au contraire la demande spéculative. Mais, si la demande dépasse l'offre, les entreprises produisant dans les plus mauvaises conditions déterminent le prix du marché. Celles qui produisent dans les meilleures conditions réalisent un surprofit. Les entrepreneurs constituent une unité solide même sans avoir conclu un accord formel. Tout au contraire, en période de dépression, où chacun cherche à sauver par ses propres moyens ce qu'il est encore possible de sauver, chacun opère impitoyablement contre les autres. « L'aspect momentanément le plus faible que comporte la concurrence est celui où chacun agit indépendamment des autres et souvent en opposition directe avec eux, faisant ressortir ainsi la dépendance de chacun à l'égard des autres, tandis que l'aspect le plus fort est celui où chacun voit dans la masse de ses partenaires une unité solide. Si, pour une certaine sorte de marchandises, la demande est plus forte que l'offre, un acheteur surenchérit, dans certaines limites, sur l'autre et fait monter ainsi pour tous le prix de la marchandise au-dessus du prix du marche, tandis que, d'un autre côté, les vendeurs cherchent ensemble à vendre à un prix élevé. Si, au contraire, l'offre est plus forte que la demande, l'un commence à vendre meilleur marché, et les autres sont obligés de suivre, tandis que les acheteurs ensemble s'efforcent d'abaisser le plus possible le prix du marché au-dessous de la valeur marchande. Le lien qui les unit n'intéresse chacun que dans la mesure où il présente plus d'avantages que d'inconvénients. Et la communauté cesse dès qu'il apparaît comme le plus faible et que chacun pour son propre compte peut s'en tirer le mieux possible. Si l'un produit à meilleur marché et peut arriver à conquérir une plus grande partie de la clientèle, il le fait, et ainsi commence l'action qui oblige peu à peu les autres à introduire le genre de production à meilleur marché et réduit le temps de travail nécessaire à de nouvelles dimensions moindres. Si un côté domine, tous ceux qui en font partie gagnent, c'est comme s'ils avaient à faire valoir un monopole commun. Si un côté est le plus faible, chacun peut essayer pour son propre compte d'être le plus fort (par exemple celui qui travaille à un coût de production moindre) ou tout au moins de s'en tirer aussi bien que possible, et ici que le diable emporte le voisin, quoique son action ne l'intéresse pas lui seulement, mais aussi tous les autres.
On constate ainsi une contradiction : la limitation de la concurrence est la plus facile quand elle s'impose le moins, parce que l'accord ne concerne que l'état de choses existant, notamment pendant la période de prospérité. Au contraire, c'est pendant la période de dépression, où la limitation de la concurrence est la plus nécessaire, qu'il est le plus difficile de conclure l'accord. Cela explique pourquoi les cartels se forment plus facilement pendant les périodes de prospérité ou tout au moins une fois passée la période de dépression, et s'écroulent si souvent pendant cette période, surtout quand ils ne sont pas solidement constitués.
 »

On trouve ici un élément d’explication de pourquoi la détection et le démantèlement des cartels trans-européens (facilité par l’auto-dénonciation volontaire d’un des participants en échange d’une exemption ou réduction de peine) par le Commissariat Européen à la Concurrence semblent être devenus plus faciles après la crise de 2008…

Mais le coeur de l’analyse de Hilferding est sa compréhension, très innovante en son temps, de la dynamique des crises économiques à travers le cycle des affaires (et les cycles de renouvellement du capital investi dans l’industrie) et le rôle-clé joué par le crédit bancaire. Il explique que la crise monétaire peut être évitée grâce au maintien du crédit :

«  La crise monétaire n'apparaît pas comme une nécessité absolue de la crise et peut ne pas se produire. Même pendant la crise, l'échange des marchandises, quoique extrêmement réduit, se poursuit. Dans cette proportion, la circulation peut se poursuivre à l'aide d'argent-crédit. C'est d'autant plus souvent le cas que la crise n'affecte pas avec la même violence toutes les branches de production en même temps. C'est bien plutôt par sa connexion avec la crise bancaire et financière que l'arrêt des ventes atteint son caractère le plus aigu. Mais, si l'argent-crédit nécessaire est mis à disposition, on peut éviter la crise financière, à condition qu'une banque dont le crédit est resté intact accorde aux industriels de l'argent contre certaines garanties. En fait, on a évité des crises financières chaque fois qu'une telle extension des moyens de circulation a été possible. »

La dernière fois qu’une crise financière a pu être jugulée, c’est par l’extension inouïe des « moyens de circulation » par les banques centrales américaine puis européenne jouant le rôle de garants en dernier ressort à travers le rachat d'actifs et ce que l’on a dénommé « quantitative easing ».

La fin de l’ouvrage montre que Hilferding fut également un précurseur en matière d’analyse du rôle de l’Etat en particulier dans la violence colonialiste au service de la dynamique de l’impérialisme puis de ce que l’on appelait dans les années 1960-70 le Capitalisme Monopoliste d’État ; si les exemples sont datés, l’analyse n’a rien perdu de sa pertinence ni de son acuité :

« Comme toujours, quand le capital se trouve placé pour la première fois devant des conditions qui contredisent son besoin de mise en valeur et qu'on ne peut surmonter que lentement et progressivement, il a recours à la force de l'Etat et la met au service d'une expropriation violente qui lui procure la main-d'œuvre nécessaire, qu'il s'agisse, comme à ses débuts, de paysans européens, des indiens du Mexique et du Pérou, ou, comme aujourd'hui, des Noirs africains. Les méthodes de violence font partie intégrante de la politique coloniale qui sans elles perdrait son sens capitaliste, tout comme l'existence d'un prolétariat sans terre est une condition indispensable du capitalisme. Faire une politique coloniale en évitant ses méthodes de violence est aussi absurde que de vouloir abolir le prolétariat en conservant le capitalisme.
Les méthodes d'obligation au travail sont variées. La principale est l'expropriation des indigènes, auxquels on prend leurs terres et, par là, la base même de leur existence. La terre devient la propriété des conquérants, la tendance étant de plus en plus de la remettre, non à des émigrants individuels, mais à de grandes sociétés. C'est le cas surtout quand il s'agit d'exploitations minières. Ici est créée brusquement, selon les méthodes de l'accumulation primitive, une richesse capitaliste entre les mains d'un petit nombre de magnats du capital, tandis que les petits colons en sont pour leurs frais. Qu'on pense aux richesses énormes qui sont ainsi concentrées entre les mains du groupe qui exploite les mines d'or et de diamants de l'Afrique du Sud, et dans une mesure plus restreinte entre les mains des compagnies coloniales allemandes. en liaison étroite avec les grandes banques. L'expropriation crée en même temps, avec les indigènes ainsi rendus libres, un prolétariat destiné à devenir un objet d'exploitation. L'expropriation elle-même est rendue possible par la résistance que les convoitises des conquérants suscitent tout naturellement chez les indigènes. L'attitude provocante des émigrants crée les conflits qui rendent « nécessaire » l'intervention de l'Etat, laquelle ne s'arrête pas à mi-chemin. L'effort du capital en vue de se procurer des objets passifs d'exploitation est désormais, en tant, que « pacification du territoire », but de l'Etat, pour la réalisation duquel toute la nation, c'est-à-dire en premier lieu les soldats prolétariens et les contribuables de la métropole, doit se porter garante.
Là où l'expropriation ne réussit pas d'une façon aussi radicale, ce but est atteint par l'établissement d'un système d'impôts, lequel exige des indigènes des contributions d'un montant tel qu'ils ne peuvent se le procurer que par un travail incessant au service du capital étranger. Cette éducation au travail a atteint sa perfection au Congo belge où, à côté des impôts écrasants, l'emploi permanent de la force, du genre le plus infâme, la tromperie et la ruse, sont les moyens de l'accumulation capitaliste. L'esclavage devient de nouveau un idéal économique et par là en même temps cet esprit de bestialité qui passe des colonies aux porteurs des intérêts coloniaux de la métropole, où il célèbre ses répugnantes orgies.
 »

Dans ce processus d’expansion coloniale, le rôle de l’idéologie raciste (qui à l’époque se prétendait scientifique) n’est pas oublié :

« Comme la soumission de nations étrangères se fait par la force, c'est-à-dire par un moyen très naturel, la nation dominante semble devoir sa domination à ses qualités naturelles particulières, par conséquent à ses qualités de race. L'idéologie raciste est ainsi une justification sous déguisement scientifique des ambitions du capital financier, qui s'efforce de prouver par là le caractère scientifique et la nécessité de son action. A l’idéal d’égalité démocratique s'est substitué un idéal oligarchique de domination. »

La conclusion de Hilferding relève des figures imposées du marxisme fin-de-siècle et nous ramène hélas vers les rivages de la dialectique néo-hégélienne de Marx et la croyance en l’inéluctabilité de la dictature du prolétariat :

« Le pouvoir économique signifie en même temps pouvoir politique. Le contrôle de l'économie donne la disposition du pouvoir d'Etat. Plus la concentration dans le domaine économique est forte, plus la domination de l'Etat est illimitée. Cette concentration de tous les pouvoirs de l'Etat apparaît comme le stade le plus élevé de sa puissance, l'Etat comme instrument impitoyable du maintien de la domination économique, mais, du même coup la conquête du pouvoir politique comme condition préliminaire de la libération économique. La révolution bourgeoise ne s'est faite que quand l'Etat absolu, après avoir soumis les grands seigneurs féodaux, a rassemblé en lui tous les pouvoirs, tandis que la concentration du pouvoir politique entre les mains d'un petit nombre de grands seigneurs féodaux avait été la condition de la victoire de la monarchie absolue. Ainsi la victoire du prolétariat est liée à la concentration du pouvoir économique entre les mains d’un petit nombre de magnats du capital ou d'associations de magnats et à leur domination sur le pouvoir d'Etat.

Le capital financier dans sa perfection signifie le plus haut stade de concentration de pouvoir économique et politique entre les mains de l'oligarchie capitaliste. Il accomplit la dictature des magnats du capital. En même temps, il rend la dictature des maîtres du capital d'un pays déterminé de plus en plus incompatible avec les intérêts capitalistes d’un autre pays et la domination du capital à l'intérieur du pays de plus en plus inconciliable avec les intérêts des masses populaires exploitées par le capital financier, mais appelées par lui à la lutte. Dans le heurt violent de ces intérêts opposés, la dictature des magnats du capital se transforme finalement en la dictature du prolétariat. »

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