Les pertes civiles dans les batailles urbaines

L'indignation sélective est un sport très pratiqué lorsque l'on évoque les victimes civiles des guerres. En guise de rappel à plus de sobriété, voici une petite compilation de quelques sanglantes batailles urbaines anciennes et récentes.

Les batailles conduites en milieu urbain sont connues pour être particulièrement âpres et destructrices: la nature du terrain facilite l'action des défenseurs pour ralentir la progression des attaquants et se prête au développement d'une guerre d'usure provoquant de lourdes pertes de part et d'autre, y compris chez les civils, qu'ils soient ou non mobilisés dans des tâches de soutien logistique aux combattants.

On nous abreuve quotidiennement de photos et de vidéos de femmes, d'enfants et de vieillards tués ou blessés en nous sommant de prendre position contre tel camp ou tel autre.

Pourtant, la vérité des chiffres est à la fois cruelle et rassurante. Cruelle, parce que les pertes civiles sont le lot de toutes les guerres, mais également rassurante parce que la proportion des morts civils, même dans dans les batailles les plus longues et les plus féroces, reste étonnamment basse: en dépit des apparences, la très grande majorité de la population civile parvient à survivre malgré tout, dans les caves ou parmi les décombres des immeubles détruits.

Les exemples récents tirés de la guerre civile syrienne et de la lutte contre Daech sont éloquents:

Alep: environ 20 000 morts civils pour 1,8 millions d'habitants (1,1% de la population) ;

Mossoul: environ 11 000 morts civils pour 1,3 millions d'habitants (0,8% de la population) ;

Rakka: environ 1 500 morts civils pour 200 000 habitants (0,75% de la population) ;

La Ghouta: environ 1000 morts civils pour 400 000 habitants (soit 0,25% de la population, mais la bataille n'est pas terminée; statistiquement, on peut hélas s'attendre à près de 4 000 morts civils d'ici la fin des combats).

Par comparaison, la bataille de Stalingrad fit 40 000 morts civils pour 600 000 habitants soit 6,7 % de la population. Ce taux fut exceptionnellement élevé pour trois raisons: 1°) le refus de Staline (comme à Leningrad) d'évacuer les civils avant l'arrivée de l'ennemi, 2°) la sauvagerie des bombardements indiscriminés de la Luftwaffe, bien pires que ceux qu'ont connus récemment d'autres grandes villes comme Alep et Mossoul et 3°) la durée des combats dans et autour de la ville (de juillet 1942 à février 1943).

La bataille de Berlin (qui ne dura que 3 semaines) fit 22 000 morts civils pour une population d'environ 2 millions d'habitants soit un peu plus de 1%: on retrouve là l'ordre de grandeur constaté récemment en Syrie et en Irak.

Dans tous les cas le nombre de victimes civiles est d'autant plus élevé que:

- les civils se trouvent empêchés de quitter la ville avant le début des combats (que ce soit par Staline ou par Daech) ;

- les bombardements aériens sont intensément utilisés pour appuyer la progression des troupes au sol ;

- l'attaquant considère l'ensemble de la population comme une cible légitime (les nazis considéraient les Russes comme des sous-hommes bolchévisés, et à Alep comme à Mossoul les forces gouvernementales syro-iraniennes ou kurdo-irakiennes à dominante chiite considéraient sans le dire trop fort l'ensemble de la population sunnite locale comme complice de Daech) ;

- les combats durent longtemps (ainsi, la bataille d'Alep a duré un an et celle de Mossoul 9 mois alors que celle de Rakka n'a duré que 4 mois:  on voit sur ces exemples que le taux de pertes civiles est corrélé positivement à la durée des combats).

Il convient aussi d'ajouter aux morts les nombreux blessés, mutilés et traumatisés psychologiquement dont beaucoup ne se remettront jamais ou jamais complètement de ce qu'ils ont souffert.

Bref, la guerre c'est "pas glop, pas glop" (comme disait Pifou).

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