Kicillof propose le keynésianisme comme remède au néolibéralisme en Argentine

¿Y ahora, que? (« Et maintenant, quoi ? ») est le titre d'un livre composé de conversations à bâtons rompus entre Axel Kicillof, ancien ministre kirchnériste de l'économie et six journalistes d'horizons idéologiques différents.
  1. Kicillof, qui a fait sa thèse de doctorat sur Keynes, explique dans sa longue conversation avec Carlos Pagni comment il s'est rallié à l'approche keynésienne de relance économique  inclusive proposée par Nestor Kirchner pour réparer le désastre économique et social légué par les politiques néolibérales de Menem et De La Rua.

Il règle leur compte en quelques phrases aux théories néoclassiques orthodoxes qui constituent le substrat idéologique de la politique actuelle de l'Argentine (et aussi de l'Union Européenne):

Keynes a démarré une révolution conceptuelle contre les mêmes idées qui dominent aujourd'hui l'économie officielle et des organismes comme le FMI. Il lance une campagne contre l'austérité, contre le monétarisme, contre l'ajustement budgétaire permanent, contre la distribution régressive de la richesse, contre le retrait de l'Etat, contre la théorie du ruissellement. Il développe les arguments les plus puissants qui aient été écrits. C'est ainsi qu'aujourd'hui avec quoi peux-tu flinguer le programme de Macri pour le détruire en sept secondes ? Avec les idées de Keynes. Si on fait cela, il n'en reste rien, on peut démontrer que c'est totalement mauvais. Conceptuellement, tout cela est mauvais, ce sont des théories erronées. Il n'est pas vrai que l'inflation se produise uniquement à cause de l'émission monétaire; il n'est pas vrai que le climat des affaires explique l'investissement; il n'est pas vrai que la théorie du ruissellement améliore la distribution des revenus; il n'est pas vrai que l'insertion dans le monde d'un pays comme celui-ci doive être passive et d'ouverture totale au libre-échange. » 

et il propose de revenir en Argentine à une politique de relance économique articulée sur un plan de réindustrialisation (selon lui, la principale faiblesse du kirchnérisme fut l'absence d'un tel plan). Pour cela, il faudra en finir avec le régime de dérégulation complète des flux financiers et des importations mis en place par le gouvernement Macri, dérégulation réalisée dans une relation d'échange inégal qui a conduit à la reprimarisation de l'économie réelle et à des mouvements purement spéculatifs de capitaux qui destabilisent le système financier.

Il ne manque pas de moquer au passage le récent demi-virage « social » de Macron: 

« Figure-toi qu'après le conflit des gilets jaunes, la solution que proposa un gouvernement néolibéral comme l'est celui de la France fut d'augmenter le salaire minimum, ce qui est la même chose que fit le Portugal et qu'essaie de faire l'Espagne après la sortie de Rajoy. C'est-à-dire qu'après dix ans d'austérité etd'échec à sortir de la crise, devant l'aggravation du conflit social provoquée par l'absence de résultats, ces types sortent le keynésianisme de la boîte à outils. C'est tout à fait moche, et ils sont mal à l'aise de le faire, parce que je suppose que Macron, après avoir augmenté le salaire minimum, doit prier trois Notre-Père et deux Ave Maria tous les soirs... »

Sa description du groupe de jeunes intriguants qu'il côtoya à la faculté de Sciences Economiques de Buenos Aires et qui constituèrent l'armature organisationnelle et idéologique de l'actuel parti présidentiel PRO présente des similitudes frappantes avec la clique de petits magouilleurs politiciens et de technos rocardo-strausskahniens qui constitua le noyau de départ du parti macroniste:

« J'en ai connu beaucoup à cette époque... Oui, on se connaissait, mais il n'y avait aucune affinité. Eux, que disaient-ils? Pour moi, ils étaient comme les Illuminati: une espèce de loge ou de secte. Il y avait Sonia Cavallo, Marcos Peña [principal conseiller politique de Macri], Nicolas Ducoté, et leur leader à tous était Horacio Rodriguez Larreta [l' actuel maire de Buenos Aires], une bonne partie du PRO. Mais ils ne voulaient pas changer la politique en un sens populaire ou inclusif et national, en un sens démocratique, ce qu'ils voulaient c'était s'infiltrer dans les partis politiques. C'était plutôt une idée de type maçonnique: s'inflitrer dans les partis politiques, arriver à des positions de pouvoir et à partir de là « améliorer «  la politique. C'était dénigrant. Pour moi, ils étaient des arrivistes, des types qui pensaient qu'ils comprenaient tout mieux que tout le monde, qui n'avaient aucune vocation populaire, aucune proximité avec les plus vulnérables, ni avec les mouvements sociaux, ni avec les mouvements indigènes; les plus anti-populaires que tu puisses imaginer. Ils se trompaient, bien que probablement quelques uns aient été pleins de bonnes intentions. Dans le meilleur des cas ils étaient quelque chose comme des technocrates, et pris individuellement des arrivistes »

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