L’épiphanie des cottes flaves

Petite chronique des événements courants (deuxième chapitre)

L’hiver n’étant point trop rigoureux, il advint que le grand tumulte des manants en cottes flaves se poursuivit chaque samedi, malgré que le principal ministre et son lieutenant de police aient vainement agité la menace de bastonner et embastiller davantage tous les trublions.

Au premier samedi de janvier, le marquis de Griveaux fut assailli en son ministère. Assailli est beaucoup dire. Quelques manants juchés sur une semblance de bélier à deux pointes s’en vinrent forcer l’huis et entrèrent dans la cour où ils basculèrent quelques carrosses avant que d’être repoussés par la garde. Griveaux se trouvait lors à son bureau, ce qui en étonna plus d’un car sa réputation n'était pas d’y être assidûment présent. Les gens d’armes de son entourage crurent bon de l’y venir chercher en lui représentant que cette petite cohorte entrée par la force dans la cour du ministère ne lui voulait pas du bien. Ils le firent sortir par quelque passage secret afin de le mener en lieu sûr.
Ce Griveaux avait le verbe haut mais l’âme basse. Au temps où le Duc des Hescats semblait promis aux plus hautes destinées, il fut de ces petits maîtres qui le courtisaient dans l'espoir de faire carrière à son ombre. On sait que Monsieur des Hescats avait été toujours fort talons rouges, et qu'il tomba dans une intrigue aux Amériques qui ruina ses espérances par la raison de son libertinage des plus extravagants. Homme sans autre principe que son propre avancement, Griveaux fit aisément son deuil des talons rouges. Il fut très tôt de l’aventure qui mena le Petit Dauphin au trône et en fut remercié par un poste de porte-parole du gouvernement, charge qui consistait à se faire le papegai de son maître et convenait à son peu d’esprit.
Encore tout marri de sa mésaventure, et d’avoir été obligé de fuir précipitamment son ministère par les souterrains, Griveaux vint s’indigner aux étranges lucarnes. On se moqua de lui et de son méchant théâtre, et les plus furieux regrettèrent que les rats ne lui aient point grignoté quelque orteil au passage.
Le Petit Dauphin et ses ministres se convainquirent d'avoir consenti au peuple assez de carottes à ronger et ils menacèrent les séditieux d’une bastonnade générale, à quoi ceux-ci répondirent qu'ils avaient déjà goûté à suffisance du bâton des gens d'armes mais que les carottes vantées par ailleurs étaient bien trop maigres et qu'au surplus ils n'étaient pas des lapins. Ils firent savoir n'en être plus à se contenter d'une ration de légumes, et réclamèrent que non seulement le gouvernement cessât de s'entêter à la bastonnade mais encore que le Petit Dauphin laissât le trône.
Ainsi, ni carotte ni bâton n’y firent rien, et, le samedi d’après, les cottes flaves renouvelèrent leurs démonstrations de mécontentement à Paris, à Bourges et dans bien d’autres cités du royaume. La fièvre était générale. La foule des enragés accourut en plus grand nombre encore qu'auparavant par la faute du Petit Dauphin qui avait cru bon, la veille même de ces rassemblements furieux, par devant les gens de la boulange qui étaient venus en son palais lui présenter une galette des Rois, de tancer la masse du petit peuple en glosant sur les efforts auxquels selon lui trop de Français rechignaient, ce qui eut pour seul effet de décupler la colère des cottes flaves à son endroit.
Mêmes les échotiers les plus courtisans et les moins prévenus se dirent que le temps de l’Epiphanie n’avait point éclairé le Petit Dauphin de sa lumière divine et ils se demandèrent quelle mouche maligne avait bien pu piquer l’arrogant blondin cette fois-ci. Beaucoup en conclurent, qui avec inquiétude, qui avec soulagement, qu’à ce train décidément son gouvernement n’irait point à son terme. (à suivre)

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