Remédier à la généralisation du complotisme

Aucune des cinq mesures ici proposées ne résoudra à elle seul l’immense problème de la propagation des thèses complotistes les plus délirantes et les plus mortifères, et il n’est même pas sûr que toutes ces mesures prises ensemble suffisent, mais il vaudrait la peine d’essayer.

Première mesure : mettre fin à l’anonymat sur les réseaux sociaux.
C’est l’anonymat qui a permis le déchaînement d’une agressivité verbale démesurée allant jusqu’à des démarches ciblées et coordonnées de harcèlement telles que celles organisées par les sectateurs de T. Ramadan ou d’E. Zemmour ou par la toute récemment dénoncée « brigade du LOL ». Croit-on que les journalistes abjects de la brigade du LOL auraient pu sévir impunément pendant dix ans sans la lâche protection de l’anonymat ? (Le pseudonymat reste acceptable dans la mesure où l’identité réelle de l’usager d’un pseudonyme est connue des opérateurs et accessible aux autorités judiciaires en cas de dérapage verbal tombant sous le coup de la loi.)

Deuxième mesure : favoriser le développement de la conscience critique vis-à-vis des infox et de tous les complotismes et plus généralement de toutes les informations diffusées sur la Toile.
Partant du constat que les discours moralisateurs généralistes relevant de la catégorie « instruction civique et morale » sont inefficaces, une stratégie que j’ai expérimentée avec mes étudiants consiste à adopter une approche à la fois humoristique et émulatrice en complément d’une sensibilisation aux biais cognitifs et anthropologiques qui favorisent le tribalisme et le complotisme (se reporter à ma série de billets sur le tribalisme). J’avais conclu une petite série de TD sur ce thème par un exercice en forme de « concours de beauté » (ou de laideur) : explorer la Toile pour y trouver une théorie conspirationniste particulièrement délirante, la présenter oralement à la classe et en discuter brièvement les fondements argumentaires ; à la fin, je demandais aux étudiants de désigner par un rapide vote à main levée quelle théorie leur paraissait la plus délirante (je me souviens que dans un groupe le gagnant avait été la « théorie », basée sur un prétendu changement de forme des oreilles, selon laquelle de faux Beatles avaient été substitués aux vrais). Dans ce type de démarche, c’est évidemment le processus de réflexion sur la nature des sources et la logique des arguments mis en avant qui est le plus important, davantage que le contenu proprement dit. Dans le même esprit, dans le cadre d’une formation en ligne à destination des étudiants de première année, on demandait aux étudiants de s’entraîner à catégoriser les sites Internet selon une typologie favorisant l’apprentissage de l’analyse critique des sources (sites scientifiques, institutionnels, commerciaux, personnels).

Troisième mesure : organiser la réfutation des thèses complotistes par la base.
Du fait de la défiance envers toutes les paroles officielles, défiance accrue du fait de la démarche étroitement propagandiste des hommes politiques contemporains, qui de Tony Blair à Emmanuel Macron en passant par Barack Obama sont entourés de multiples « conseillers en communication » chargés de manipuler l’opinion publique, il est inopérant d’adopter une démarche verticaliste descendante : créer des sites institutionnels pour diffuser la bonne parole, quelle que soit la qualité du contenu, est un gaspillage inutile d’argent public. Il est préférable d’encourager la vigilance critique et l’auto-régulation des débats sur les réseaux sociaux. Ce mécanisme qui a commencé à apparaître sur les forums des Gilets Jaunes, comme l’a montré la levée de boucliers face aux thèses complotistes concernant l’attentat de Strasbourg, est évidemment le meilleur antidote à la propagation de ces thèses du fait de son horizontalité et de sa réactivité. De la même façon que les harceleurs et les vociférants opèrent en meute, on peut recommander que ceux qui s’investissent dans la lutte contre le conspirationnisme se coordonnent entre eux pour contrer la propagation des rumeurs les plus débiles et les plus nuisibles (comme les dénonciations à substrat raciste du Pacte de Marrakech).

Quatrième mesure : sanctionner plus sévèrement les politiciens convaincus de corruption, de prévarication et/ou de manipulation électorale. Les délais excessifs de la Justice et la modestie des sanctions à l’encontre des Tibéri, des Dominati, des Balkany ou des Guérini, pour ne prendre que ces quelques exemples emblématiques, sont de nature à justifier le sentiment que les puissants se protègent entre eux, ce qui est un des moteurs du complotisme ambiant (« le peuple » impuissant face aux « élites » corrompues et impunies).

Cinquième mesure : réduire les inégalités sociales.
J’ai gardé le plus important pour la fin… Le puissant sentiment d’injustice qui traverse les sociétés occidentales du fait de la stagnation des revenus disponibles des couches populaires et moyennes depuis plusieurs décennies, constitue un terreau propice à la recherche de boucs émissaires, ce qui, combiné avec le tribalisme ambiant, conduit à l’émergence ou à la résurgence des théories expliquant les malheurs du peuple par l’action néfaste d’individus et de groupes sociaux et/ou ethniques entiers (voir à ce sujet les remarques de Popper évoquées dans un de mes récents billets).

En France aujourd’hui, la politique anti-redistributive au profit des multi-millionnaires et surtout des milliardaires conduite par Macron est évidemment l’inverse de ce qu’il faudrait faire pour apaiser la colère du peuple. Il faudrait entre autres choses entamer une réorientation radicale de la politique du logement de l’individuel vers le collectif, par la relance de la construction de logements sociaux dans les bassins d’emploi au lieu d’encourager tant l’accession à la propriété rurbaine (ce qui fait flamber les coûts de transport domicile-travail, grief originel des Gilets Jaunes) que le développement, à coups de coûteuses niches fiscales, d’un parc locatif privé qui reste inaccessible aux couches populaires.

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