Mandelstam dans la Ville de Pierre

La ville de Pierre, c’est Pétropol, autrement dit Pétrograd, la Saint-Pétersbourg du début des années 1920. C’est aussi la capitale impériale où le peu soviétique poète acméiste Ossip Mandelstam (1891-1938) fit ses études.

Mandelstam a plusieurs fois célébré Pétersbourg-Pétropol, tout comme son lointain successeur, pas moins rétif à l’ordre soviétique, Joseph Brodsky (1940-1996) chantera plus familièrement Piter’.

Dès 1913, dans son premier recueil publié Камень (La Pierre) il évoque l’Amirauté, cette énorme forteresse construite sur une île au bord de la Néva, sur la rive opposée au Palais d’Hiver.  Puis, dans Tristia, Pétropol s’invite au refrain d’un poème de 1918 avant qu’un autre poème de 1920 n’énonce une promesse de retrouvailles à « Piterburg ». Deux autres courts poèmes de Tristia évoquent encore Pétropol sur un mode mi-élégiaque mi-funèbre.

Cette ville magique, que j’ai brièvement visitée en 2003 (année du tricentenaire de sa fondation par Pierre le Grand) et où j’aimerais pouvoir retourner un jour si le coronavirus me prête vie, réapparaîtra une dernière fois sous son nouveau nom de Léningrad dans un poème de 1930, non publié du vivant de l’auteur. Voici le texte russe suivi d'une proposition de traduction du premier de ces cinq poèmes.

Адмиралтейство

В столице северной томится пылный тополь,
Запутался в листве прозрачный циферблат,
В темной зелени фрегат или акрополь
Сияет издали, воде и небу брат

Ладья воздушная и мачта-недотрога
Служа линейкою преемникам Петра,
Он учит: красота не прихоть полубога
А хищный глазомер простого столяра.

Нам четырех стихий приязненно господство;
Но создал пятую свободный человек,
Не отрицает ли пространтсва превосходсво
Сей целомудренно построенный ковчег?

Сердито лепятся капризные медузы,
Как плуги брошены, ржавеют якоря –
И вот разорваны трех измереннй узы
И открываются всемирные моря.

Dans ma traduction ci-dessous, je me suis efforcé de faire tenir ces longs vers dans des alexandrins français (ce qui est souvent difficile, car l’absence d’articles rend la langue russe particulièrement compacte), sans trop déformer l’original et en respectant les rimes entrelacées de chaque quatrain.

L’Amirauté

Dans la cité du nord sèche un poudreux peuplier
Un cadran limpide empêtré dans les rameaux
Frégate ou acropole, dans le vert foncé
Il brille de loin, frère du ciel et de l’eau.

Un mât inaccessible, un vaisseau aérien
Servant les héritiers de Pierre il nous apprend
Que le beau ne vient pas d’un caprice divin
Mais d’un simple menuisier au regard perçant.

La supériorité des quatre éléments nous abrite
Cependant l’homme libre a créé le cinquième,
Cette arche-ci toute de pureté construite
Ne nie-t-elle pas que l’espace soit suprême ?

Par caprice et dépit, les méduses s’accrochent ;
Comme charrues abandonnées, les ancres rouillent,
Mais les brides des trois dimensions se décrochent,
Voilà, les mers du monde entier se déverrouillent.

Et maintenant, quelques méditations traductologiques pour conclure :
Par contraste avec l’élégante traduction rimée de François Kérel (publiée par Gallimard en 1975) j’ai pris le parti de privilégier ce que j’ai appelé dans mon essai Trahisons multiples la fidélité structurale. En voici un exemple ; la traduction que Kérel donne des deux premiers vers est:
Dans la capitale du nord un peuplier s’étiole
Un cadran transparent au feuillage se mêle

Elle n’est évidemment pas mauvaise, mais tout en allongeant le premier vers au-delà des douze pieds de l’alexandrin, elle sacrifie le contraste entre les deux adjectifs пылный (poussiéreux, poudreux) et прозрачный (clair, limpide, transparent), contraste que j’ai souhaité conserver, fût-ce au détriment de la traduction exacte de столица (la capitale) que j’ai sous-traduit par « la cité ».
Du fait de ce contraste maintenu avec le poussiéreux, et du contexte d’un reflet de soleil le faisant briller, il me semble que du coup « limpide » est mieux adapté que « transparent » pour traduire прозрачный.
J’ai choisi « empêtré » pour rendre запутался (s’est enchevêtré, s’est emmêlé, s’est embrouillé) afin de bien en restituer la polysémie car le verbe запутать s’applique aussi aux personnes qui se trouvent embarrassées (par une question, par un argument...) et comme la focalisation sur ce cadran tend à le personnifier, « empêtré » m’a semblé un bon choix.
Un autre problème que pose le poème original est de savoir ce que désignent les mots de « frégate » et d’ « acropole ». Quiconque aura vu, ne serait-ce qu’en photo, l’imposante forteresse de l’Amirauté surmontée de sa flèche dorée, comprendra que c’est l’Amirauté elle-même qui est ici comparée à une haute ville (le sens étymologique d’acropole) ou à un navire dont la flèche serait l’inaccessible mât. Et d’ailleurs, la métaphore nautique se prolonge au premier vers du quatrain suivant.
Serait-ce donc la totalité de l’Amirauté elle-même qui brillerait de loin ou bien le seul cadran (le cadran en question est incrusté dans le toit arrondi de la tour, au pied de la flèche), bien qu’en partie masqué par le feuillage (листве, que j’ai rendu par « rameaux » pour la rime avec le dernier vers du quatrain) ?
La réponse nous est donnée par le genre des substantifs et des pronoms dans le texte-source : le frère de l’eau et du ciel renvoie clairement à циферблат (le cadran) seul nom masculin du quatrain car Адмиралтейство est du genre neutre, alors que фрегат et акрополь sont féminins. On perçoit ici une sorte de métonymie entre l’Amirauté et ce cadran qui en symbolise à la fois la rigueur et l’élégance architecturale. J’ai alors pris le parti de masculiniser Ладья (la barque) en « vaisseau », d’autant plus que мачта, autre féminin russe, donne « un mât » en français, et ce afin de renforcer en français le lien métonymique du cadran avec la métaphore nautique.
Je me suis livré sans remords à quelques autres ajustements pour faire entrer tous les vers dans le lit de Procuste de l’alexandrin ; par exemple, полубога (d’un demi-dieu) se trouve ici réduit à l’adjectif « divin ».
J’ai conservé à столяр son sens de « menuisier », alors que Kérel a choisi de le traduire par « charpentier » peut-être pour rendre plus visible à son lectorat cultivé l’allusion au charpentier naval que fut brièvement le futur Pierre le Grand (encore prince héritier, il fit en partie anonymement un tour d’Europe pendant lequel il travailla le bois pendant quelque temps sur un chantier naval hollandais).
Enfin, j’ai choisi de légèrement sur-traduire
открываются (s’ouvrent) par « se déverrouillent », évidemment pour la rime avec « rouillent », mais aussi pour bien marquer le sentiment de libération exprimé au vers précédent par le lâcher des brides.

PS: Traduire ce pourtant court poème m'a coûté une énergie considérable et je crois que je vais laisser passer un peu de temps avant de m'attaquer aux autres !

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