En Argentine, on prévoit un changement de changement

Le « changement » était depuis 4 ans le leitmotiv des néo-libéraux argentins, mais lors des primaires, les électeurs ont massivement décidé de changer de changement.

La victoire bien plus ample qu’attendue d’Alberto Fernandez sur le président sortant Mauricio Macri (47 % contre 32%) lui permet d’envisager de gagner la présidentielle dès le premier tour le 27 octobre prochain.

Les visages abattus de Macri, Vidal et aussi et surtout de tous les chiens de garde médiatiques, relayant depuis des années, et pour certains des décennies, le discours « raisonnable » de l’oligarchie (les Lanata, Leuco, Longobardi, Majul et quelques autres) en disaient plus long que leurs paroles, d’autant plus qu’ils s’étaient tous copieusement auto-intoxiqués par la grâce de quelques ultimes sondages totalement bidonnés qui promettaient à leur candidat un retard rattrapable de seulement quelques points de pourcentage.

Les sondages les plus complets menés courant juillet étaient aussi les plus optimistes pour Fernandez; mais ils ne lui accordaient que 6 à 9 points d’avance.

Pourtant, dans son éditorial de dimanche matin, Horacio Verbitzky, à rebours des rumeurs dominantes, prédisait une très large victoire de Fernandez et le résultat lui a donné raison. Il appuyait sa prédiction sur une étude quantitative menée par des spécialistes de l’analyse des réseaux sociaux. Il semble donc bien que l’activisme sur les réseaux sociaux ait joué un grand rôle dans la phase finale de cristallisation des opinions, et l’on peut ici imaginer que la bêtise et la lourdeur des trolls macristes aient joué négativement au moins autant que positivement l’activisme des partisans de son opposant, car plus que d’une adhésion au peu charismatique Fernandez, c’est d’abord d’un rejet massif provoqué par les résultats économiquement et socialement désastreux de la politique suivie par Macri et sa clique d’affairistes immobiliers et financiers qu’il s’agit.

Le président sortant ne gagne que dans la Capitale Fédérale (avec des pointes à plus de 60 % dans les quartiers les plus bourgeois de Recoleta, Palermo ou Belgrano) et à Cordoba ou le gouverneur péroniste Schiaretti cachait difficilement sa préférence pour Macri malgré le peu d’enthousiasme de ses propres troupes. Mais même dans ces derniers bastions, leur avance a fondu par rapport aux élections de 2015. À Buenos Aires, le candidat kirchnériste Lammens dépasse les 32 % alors que son prédécesseur Recalde plafonnait à 22 %.

Autre leçon importante : dans l’énorme et décisive province de Buenos Aires, l’économiste keynésien de gauche Axel Kicillof l’a emporté encore plus largement sur Maria-Eugenia Vidal que Fernandez sur Macri, et ce malgré l’intense tir de barrage médiatique dont il a fait l’objet dans la presse bourgeoise. Comme quoi, on peut rassembler sans mettre son drapeau dans sa poche.

La polarisation entre les deux principaux candidats réduit tous les autres à faire de la figuration: sauf Lavagna qui dépasse 8 %, aucun autre candidat n'atteint 3% des voix. Les trotskystes du FIT, le libertarien Espert et le nationaliste réactionnaire Gomez-Centurion seront néanmoins présents au premier tour de la présidentielle car ils ont franchi la barre de 1,5% des votes.

Pour l’anecdote, on peut remarquer que dans la patagonique province de Santa Cruz, symboliquement importante pour le kirchnérisme malgré son faible poids démographique (0,5 % de l’électorat), les dizaines d'années de corruption kirchnériste, d’une part, et les tensions internes à la coalition sortante, d’autre part (le patron d’une chaîne de supermarchés et chef de file radical (UCR) Eduardo Costa faisait face à la candidature "lilitiste" (ARI) de son ex-épouse Mariana Zuvic ; leur divorce s’est mal passé et Zuvic a dénoncé récemment certaines des magouilles financières de son ex, ce qui visiblement ne les a aidés ni l’un ni l’autre) ont produit un nombre anormalement élevé de votes blancs et nuls (plus de 20%, alors que la moyenne nationale est de 3,5 %).

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