Agitation policière en Argentine

Une manifestation de policiers armés devant la résidence présidentielle d'Olivos a suscité l'émoi

Il y a quelques jours, les policiers de la province de Buenos Aires (police provinciale nommée "La Bonaerense") ont commencé à protester pour réclamer une revalorisation salariale. Les défilés avec klaxons et sirènes des voitures de patrouille ont culminé dans un rassemblement de policiers en uniforme et armés devant la résidence présidentielle d'Olivos, située quelques kilomètres au nord de la capitale.
La Droite sécuritaire de Macri et Bullrich a évidemment surfé sur ce mouvement pour mettre en cause l'ensemble de la politique du gouvernement, de même que les péronistes "canal historique" et anti-kirchnéristes (Pichetto, Schiaretti), trop heureux de cette opportunité d'affaiblir la présidence Fernandez et surtout leurs deux bêtes noires kirchnéristes, la vice-présidente Cristina Fernandez de Kirchner (CFK) et Axel Kicillof, le gouverneur kirchnériste de l'énorme province de Buenos Aires.

Kicillof a très vite cédé aux revendications des policiers en augmentant leur salaire minimum de 30000 à 44000 pesos (soit près de 50% d'augmentation). Les policiers provinciaux ont repris leurs activités (activités qui incluent de longue date pour un certain nombre d'entre eux le racket des commerçants, la gestion contrôlée du recel de voitures et motos volées et la supervision du trafic de drogue), car le fonctionnement de la Bonaerense n'a malheureusement guère changé depuis que Pablo Trapero réalisa son excellent film "El Bonaerense", récit de l'initiation d'un jeune flic débutant à la délinquance policière au quotidien. Plusieurs commissariats de la Bonaerense, en particulier ceux de La Plata, sont régulièrement mis en cause dans des actes de violence voire des disparitions de personnes (tout récemment celle du jeune Facundo Astudillo Castro dont le cadavre retrouvé dans une zone marécageuse a été identifié il y a quelques jours, plusieurs semaines après qu'il ait été à deux reprises "contrôlé" par des policiers.)

Le coup de force réussi des flics a évidemment suscité des rancoeurs ailleurs, en particulier parmi le personnel médical qui doit faire face dans des conditions de plus en plus difficiles à l'expansion de l'épidémie de Covid-19, et  aussi de l'inquiétude dans l'ensemble de la classe politique, car la perspective de prétoriens armés dictant ses conditions à l'exécutif rappelle beaucoup de mauvais souvenirs. Les principaux animateurs de l'agitation policière ont d'ailleurs fait un peu d'autocritique au sujet de l'expédition d'Olivos, mais le mal est fait.

La présidence est venue au secours de Kicillof en augmentant la part de "co-participation" de la province... au détriment de la Capitale (dont l'exécutif est contrôlé par l'opposition). Les relations déjà plus que crispées entre les pérono-kirchnéristes et leur opposition n'en ont pas été améliorées. Plusieurs autres batailles hautement politiques sont en cours au Congrès.

1°) le blocage par décret des prix des services de télécommunication et des abonnements à la télé par câble jusqu'à la fin de l'année vise en premier lieu à punir le principal groupe médiatique d'opposition (le Groupe Clarin) d'avoir fortement joué le dollar contre la monnaie nationale dans les dernières semaines.

2°) Le projet de nouvel impôt sur la fortune (de l'ordre de 1% à partir de 2 millions de dollars) est également un casus belli avec l'oligarchie.

3°) la remise en cause par le gouvernement du transfert illégal par Macri de juges fédéraux sans passer par le Sénat a fait l'objet d'un appel à la Cour Suprême; entre temps, les juges et procureurs macristes en profitent pour classer sans suite les poursuites engagées contre certains fonctionnaires du gouvernement précédent.

4°) le Sénat provincial de Buenos Aires (où l'opposition macriste est majoritaire) vient de nommer des dizaines de juges "amis".

Plus que jamais, le pouvoir judiciaire (lui-même aussi corrompu que La Bonaerense, en particulier au niveau des juges fédéraux) est au coeur de la bataille politique. Les kirchnéristes souffrent aujourd'hui par où ils ont péché, car pendant les 12 ans où ils ont été au pouvoir, ils n'ont jamais voulu faire le ménage dans le fonctionnement de ce système, parce que la complaisance des juges pourris de l'époque les arrangeait, et ils en subissent maintenant le contrecoup.

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