Le Brexit approche

Mon scénario du Brexit.

La société britannique est profondément polarisée en deux camps irréconciliables vis-à-vis de la sortie prochaine de l'Union Européenne, et les deux principaux partis sont doublement divisés: la division entre pro- et anti-Brexit est pour eux d'autant plus difficile à gérer qu'elle se combine avec une opposition entre base et sommet dans chaque parti: les groupes parlementaires du Parti Conservateur et du Parti Travailliste sont nettement plus pro-européens et anti-Brexit que leurs bases populaires respectives, ce qui rend la tâche de leurs dirigeants particulièrement délicate pour maintenir un minimum d'unité: au fur et à mesure que l'échéance se rapproche, Theresa May y parvient de moins en moins et Jeremy Corbyn n'y parvient qu'en gérant au jour le jour les priorités tactiques.

La stratégie de l'opposition travailliste consiste à laisser les conservateurs se déchirer, puis à essayer de provoquer des élections anticipées afin de revenir au pouvoir pour négocier avec l'Union Européenne, sans exclure non plus le recours à un second référendum.

Au niveau tactique, Corbyn compte déposer une motion de censure juste après la défaite prévisible de May, mais cette motion n'a aucune chance de passer car ni le DUP ni les dissidents les plus hostiles à May au sein du groupe conservateur n'ont l'intention de la voter.

Mais si mardi prochain, Theresa May perd largement le vote du Parlement sur son projet d'accord, elle sera probablement obligée de quitter son poste très vite car elle n'aura que 3 jours pour proposer son plan B et le faire valider par le Parlement ce qui est mission impossible.
Se rendant compte que sa politique visant à amadouer les plus extrémistes de son propre parti a échoué, elle essaie actuellement de négocier des concessions "sociales" avec les syndicalistes et les travaillistes dans l'espoir de proposer une version aménagée de son "deal" protégeant mieux les droits des travailleurs, d'une part, et d'obtenir un soutien verbal de l'Union Européenne, d'autre part, mais il est bien trop tard pour le plan A comme pour le plan B: les Travaillistes ne sont pas suicidaires au point de venir au secours des Conservateurs en prenant le risque de s'aliéner une fraction significative de leur propre électorat populaire. 

Elle pourrait ensuite essayer d'obtenir un délai afin d'organiser un second référendum donnant aux électeurs la possibilité d'accepter l'accord qu'elle a négocié, mais c'est une possibilité qu'elle a pour l'instant exclue pour des raisons tactiques: ouvrir prématurément la porte à un second référendum ferait retomber la pression qu'elle entend maintenir sur ses propres troupes d'ici mardi prochain.

Mais encore faudrait-il qu'un accord soit trouvé au sein du Parlement pour définir les contours d'un tel référendum, ce qui semble aujourd'hui impossible. De plus, le Brexit ayant déjà été validé par le premier référendum, le seul choix démocratique acceptable serait de soumettre aux électeurs le projet d'accord déjà approuvé par l'Union Européenne mais rejeté par le Parlement britannique. Un référendum remettant sur le tapis la possibilité de rester dans l'Union Européenne aurait un effet encore plus ravageur sur l'opinion que le contournement en France du résultat du référendum de 2005.

Bref, Theresa May sera tôt ou tard acculée à démissionner dans le courant de cette année. Son successeur le plus probable est Boris Johnson car il est le préféré des membres du Parti qui sont massivement pro-Brexit (à 75%). Or la polarisation du groupe parlementaire tory a atteint un tel niveau que les anti-Brexit et les pro-Brexit n'auront d'autre choix que de se regrouper derrière un champion. Du fait de son équation personnelle, Boris n'a aucune chance d'arriver en tête du vote des parlementaires, mais il peut compter sur environ un tiers des voix (ce qui correspond au score du récent vote de défiance organisé à l'encontre de Theresa May) ce qui lui suffira pour être un des deux candidats retenus pour affronter ensuite le vote des membres du Parti qu'il remportera aisément contre n'importe quel adversaire européiste même très modéré.

L'arrivée de l'éruptif Boris au 10 Downing Street provoquera assez vite l'éclatement des tories et de nouvelles élections. Entre temps, le Brexit (avec ou sans accord), mais aussi et surtout les élections européennes auront eu lieu et si Corbyn gagne les élections, il pourra plus facilement satisfaire les exigences contradictoires de son projet d'un nouvel accord à long terme avec l'UE (une relation dite "Norvège+", qui est en fait plutôt un modèle "Norvège-" car excluant la liberté totale de circulation et d'établissement des travailleurs dans les autres pays membres) parce que la poussée prévisible des souverainistes au Parlement européen affaiblira l'actuelle majorité néo-libérale et facilitera la négociation de restrictions aux mouvements de population, y compris internes à l'Union.

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