Les élections primaires en Argentine

Les élections primaires d'hier ont été perçues comme une lourde défaite des pérono-kirchnéristes, une appréciation qu'il convient de relativiser.

Les primaires d'hier constituent certes un fort recul de la coalition au pouvoir par rapport aux élections primaires de 2019, mais c'est oublier que les élections présidentielles et législatives d'il y a deux ans se sont déroulées dans un contexte de déconfiture économique du gouvernement néo-libéral de Mauricio Macri. En réalité, tout comme Macri s'était persuadé en 2019 sur la foi des sondages de réaliser une "remontada" de dernière minute, les pérono-kirchnéristes se sont auto-intoxiqués à coup de sondages optimistes et la déception en est d'autant plus brutale. Comme je l'avais envisagé il y a quelque temps (lire ici: https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/250721/argentine-la-preparation-des-elections) le début de reprise économique et l'amélioration très progressive de la situation sanitaire arrivent trop tard pour redresser la cote du gouvernement.

Mais si l'on compare les résultats d'hier à ceux des primaires de 2017 (car c'est la même moitié des sièges de députés qui sont renouvelés lors des élections intermédiaires de mi-mandat) le tableau apparaît plus nuancé et s'il y a bien une nette remontée globale de la Droite par rapport à 2019, ces élections marquent surtout une intensification de la polarisation politique et de la fragmentation.

Ainsi, contrairement aux chants de victoire des partisans de Larreta dans la capitale fédérale (CABA), ces élections marquent un net affaiblissement de l'alliance municipale de Droite. En 2017, Juntos por el Cambio (JxC) obtenait 49,5% aux primaires de la CABA et le candidat radical (UCR) Lousteau qui faisait liste à part avait obtenu 13% soit un total Droite de 62,5%. Cette année la liste JxC de Vidal (incluant la tendance Lousteau de l'UCR) et ses deux listes concurrentes à la primaire (le libéral-conservateur Lopez-Murphy et l'UCR dissident Rubinstein) n'obtiennent que 48,2% des voix, soit un recul global de 14%. En revanche les pérono-kirchnéristes et leur allié Massa obtiennent 24,7% au lieu des 20,7% des kirchnéristes plus les 4,9% de Massa qui faisait alors liste à part, soit une régression de seulement 0,9%.
Les listes du FIT et les autres groupuscules trotskistes progressent légèrement (de 7,5 à 8,9%, peut-être en raison des abjectes attaques antisémites lancées contre leur tête de liste Myriam Bregman). Le gros des voix perdues par JxC est parti du côté de l'extrême-droite libertarienne de Javier Milei qui atteint 13,7% et constitue la seule véritable surprise du scrutin dans la CABA et un signe à la fois de durcissement et de fragmentation du bloc des Droites entre les "larretistes" plus gestionnaires et plus ouverts à la recherche de compromis pragmatiques avec le gouvernement pérono-kirchnériste et les "ultra-macristes" dont la cheffe de file est Patricia Bullrich, Milei représentant la pointe extrême de cette Droite dure.

Le principal motif d'inquiétude pour le gouvernement est son affaiblissement dans l'énorme province de Buenos Aires (40% de l'électorat total) qui constitue traditionnellement son principal réservoir de voix. Par rapport à 2017, le total des voix des pérono-kirchnéristes et de leurs actuels alliés massistes et autres qui était de 52,8% tombe à 37,3% (en incluant les 3,7% du péroniste dissident Randazzo) ce qui représente une déperdition considérable, explicable en partie par la montée de l'abstention dans les quartiers populaires traditionnellement péronistes.
Comme pour la Droite en CABA, le regroupement des listes a donc produit de l'attrition plutôt que de la synergie. Et comme en CABA avec Milei, l'ultra-libéral Espert fait une percée avec 4,9% des voix ce qui contribue à limiter la progression de JxC qui passe quand même de 34,6 à 38%. Les trotskistes restent stables à 5,2% au lieu de 5,3% en 2017 (le fait qu'ils fassent un nettement meilleur score dans la capitale que dans ses banlieues  est un bon indicateur de la réalité petite-bourgeoise plutôt que populaire de leur électorat).

D'autres provinces montrent également des signes de cette fragmentation accrue de l'électorat, en particulier au sein du péronisme.

J'avais, il y a déjà plusieurs années, diagnostiqué une dissolution progressive du bloc progresssiste-redistributif se réclamant de la mythologie "nationale-populaire" du péronisme reprise depuis une quinzaine d'années par le péronisme kirchnérisé. Alors que la catastrophe socio-économique néo-libérale de 2018-2019 avait temporairement estompé ce phénomène, les élections primaires d'hier confirment la reprise de cette tendance à la fragmentation et à la dissolution du péronisme d'autrefois (lire par exemple ici: https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/281017/le-declin-du-peronisme-premiere-partie-les-racines-de-la-polarisation-interne, puis ici: https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/301017/le-declin-du-peronisme-deuxieme-partie-les-causes-structurelles, et aussi là: https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/011119/largentine-des-jours-dapres-33-le-peronisme-nexiste-pas).

C'était déjà vrai de longue date dans plusieurs provinces comme Cordoba où le pérono-kirchnérisme est marginalisé autour de 10% des voix (9,9% en 2017, 10,9% en 2021) par la Droite traditionnelle regroupant UCR et PRO qui a pu s'allier aux péronistes locaux très Macri-compatibles (la Droite grimpe de 44,5 à 47,6%, et l'héritière Natalia de La Sota de l'ancien caudillo local obtient 24,6% des voix). Une série de listes localistes dont certaines se situent à l'extrême-droite totalisent entre 6 et 7% des voix. Enfin, dans ce qui fut un des hauts lieux de la gauche révolutionnaire des années 60 et 70, l'extrême-gauche recule de 6,6% en 2017 à 4,3% en 2021.

à Santa Cruz, fief de la famille Kirchner depuis plus de 30 ans, la Droite de tradition UCR a toujours été forte (le chef de file d'une des listes en concurrence à Droite pour ces primaires se nomme Roquel et il est un descendant d'un cacique local de l'UCR). Lors des dernières élections des autorités provinciales, Alicia Kirchner n'avait sauvé son siège de gouverneure que grâce au système d'apparentement ("listas sabanas") en vigueur dans cette province.
Cette année, l'opposition de Droite alignant 5 listes concurrentes totalise seulement 38,6% des voix contre 45,9% aux primaires de 2017. Les kirchnéristes et leurs alliés totalisaient 40% des voix en 2017 et tombent aujourd'hui à 26,5%. La présence sur une liste localiste oecuménique dirigée par un syndicaliste pétrolier de Puerto Deseado d'un ancien gouverneur péroniste qui était de longue date en délicatesse avec les Kirchners et qui avait soutenu l'UCR Costa lors de précédentes élections a permis à cette troisième liste d'atteindre 23,4% des voix et de pouvoir jouer le rôle de faiseur de roi après les élections de novembre... et peut-être d'en finir avec la dynastie Kirchner en 2023. Les trotskistes reculent légèrement de 10,8 à 9,6%.

Quelques nouvelles tendances intéressantes apparaissent ici ou là. On peut relever, par exemple, une première apparition significative des écologistes à 5,7% dans la province viticole et minière de Mendoza, qui a vu ces dernières années l'émergence de fortes tensions entre ces deux piliers économiques de la province du fait de la pollution hydrique et atmosphérique engendrée par l'exploitation minière à ciel ouvert.

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