Brexit is Brexit

L'heure du Brexit approche mais la désinformation européiste essaie de nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

Hier soir, Theresa May a vu 117 députés de son parti exprimer leur défiance à son égard, ce qui est beaucoup plus que les 48 signataires de la lettre individuelle de défi à son autorité (leadership challenge) ayant déclenché ce vote interne au groupe parlementaire conservateur, et à voir les mines mollement soulagées mais peu réjouies de ses partisans interrogés en direct à la BBC juste après l'annonce du résultat, l'inquiétude monte encore d'un cran dans son entourage.

L'archéo-tory et chef des ultra-Brexiters Jacob Rees-Mogg a d'ailleurs immédiatement demandé qu'elle tire toutes les conséquences de cette importante opposition à sa stratégie de négociation en allant porter sans délai sa démission à la reine... ce qu'elle ne fera évidemment pas.

En réalité, personne n'est capable de rassembler le groupe conservateur autour d'une figure fédératrice capable de proposer une solution alternative crédible. La seule valeur ajoutée de ce vote est de montrer clairement que l'accord négocié avec l'UE n'a aucune chance d'obtenir une majorité à la Chambre des Communes.

Après être venue sans succès supplier les dirigeants néerlandais et allemands de l'aider (elle a évidemment choisi de s'adresser aux deux pays ayant les plus gros superavit commerciaux avec la Grande-Bretagne...) Thérésa May va retourner ce jeudi à Bruxelles où les autres dirigeants européens  lui ont concédé 10 mn de temps de parole avant de passer aux choses sérieuses, dont la préparation de l'UE-27 à un Brexit sans accord de transition. Le seul souci des Européens est désormais tactique: prodiguer à Thérésa les quelques paroles verbales de sympathie leur permettant de rejeter l'accusation d'avoir fait échouer la négociation, tout en se gardant bien de prendre de nouveaux engagements juridiquement contraignants.

Contrairement à ce qu'on lit ici ou là, les positions des Anglais ont en fait peu évolué: comme juste avant le vote de 2016, les sondages donnent une courte majorité aux partisans de rester dans l'UE, mais comme on l'a déjà appris, les sondages sont trompeurs, car les plus favorables à l'Union Européenne sont ceux qui ont le taux effectif de participation le plus faible.

La situation est d'autant plus complexe que les sondages vraiment sérieux doivent prendre en compte 3 possibilités, Remain (rester dans l'Union), Deal (accepter l'accord négocié par May et son équipe) et No-Deal (rejeter l'accord). Le dernier sondage complet sur le sujet (disponible ici) donne Remain en tête avec 27%, suivi de Deal avec 18% et de No-Deal avec 15%... et 40% d'indécis.

Même en enlevant les indécis, le Remain n'atteint au dernier sondage (à la date du 4 décembre) que 46% des suffrages, alors que les deux options de sorties totalisent 27% chacune soit 54%.

Autrement dit, quoi que nous raconte la presse européiste qui n'écoute que les petits cercles politico-médiatiques londoniens et ne perçoit rien du pays profond, les partisans de la sortie de l'Union restent bel et bien majoritaires et aucun gouvernement ne prendrait le risque de révoquer ou suspendre l'invocation de l'article 50.

Tout au plus serait-il envisageable de demander un délai supplémentaire de quelques mois en cas de nouvelles élections ou de deuxième référendum. Cela aurait pu être immédiatement envisageable si Thérésa May avait été renversée hier mais comme elle est restée en place et qu'elle peut encore retarder le vote fatidique jusqu'au 21 janvier (bien que les travaillistes aient réclamé qu'il ait lieu avant Noël) il sera à ce moment-là trop tard pour éviter une sortie sans accord à fin mars, et les 27 ne s'y trompent pas, qui accélèrent ces derniers jours la préparation d'une sortie sans accord.

Le pari, à mon avis suicidaire, de Thérésa May est qu'en retardant le plus possible le vote, elle mettra ses propres députés au pied du mur et que face à la perspective de nouvelles élections anticipées désastreuses pour eux (car le Parti Conservateur se retrouverait incapable de nommer un nouveau premier ministre pour la remplacer) ils finiraient par passer sous ses Fourches Caudines. Le résultat du vote d'hier, avec son gros tiers d'opposants internes à sa stratégie de négociation, montre que cette tactique du bord du gouffre (brinksmanship) est vouée à l'échec.

Les partisans d'un nouveau référendum se trompent, et trompent l'opinion, lorsqu'ils croient que reproposer le choix Remain/Leave obtiendrait un résultat différent. De toute façon, pour des raisons évidentes de respect de la démocratie (un souci que la bureaucratie bruxelloise et le reste de l'Europe néolibérale tendent comme d'habitude à négliger), aucun des grands partis ne veut rejouer tel quel le match de 2016 et les quelques anciennes gloires de droite qui le demande (par exemple, Major et Blair) sont totalement démonétisées et n'ont aucune chance d'être écoutées.

En réalité, le seul référendum qui serait concevable, et qui pourrait être la dernière cartouche de Thérésa May après le rejet de plus en plus probable par les députés britanniques de l'accord approuvé par les 27, serait un référendum Deal/No-Deal. Face à ce choix, on peut supposer que les partisans du Remain, de guerre lasse, se résigneraient à voter en faveur de l'accord obtenu afin d'éviter que le No-Deal ne l'emporte, tout comme les partisans les plus pragmatiques du Leave.

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