Ricardo Forster, un critique argentin du néolibéralisme

Forster a publié cette année La Sociedad Invernadero qu’on peut traduire par « La Société vue comme un jardin d’hiver ». Il y multiplie les références. mais nous fournit aussi un éclairage spécifiquement argentin dont il me semble utile de vous traduire un extrait, où vous ne manquerez pas de détecter des similitudes avec la société française.

Forster a publié cette année La Sociedad Invernadero qu’on peut traduire par « La Société vue comme un jardin d’hiver ». Il y multiplie les références à ses confrères en critique du néolibéralisme : W. Brown, D. Losurdo, S. Zizek etc. avec un grand absent : Herbert Marcuse, premier critique de la « société de consommation dirigée » (même chez les critiques de gauche, on oublie trop souvent l’adjectif final) mais il nous fournit aussi un éclairage spécifiquement argentin dont il me semble utile de vous traduire un extrait, où vous ne manquerez pas de détecter quelques similitudes avec la société française.

Le long sous titre : « Le néolibéralisme entre les paradoxes de la liberté, la fabrique de la subjectivité, le néofascisme et la numérisation du monde » indique son intention de balayer large et de reprendre à son compte tout un ensemble d’analyses critiques du système néolibéral.

Dans le premier chapitre consacré aux paradoxes de la liberté, voici l’analyse qu’il propose de la mentalité des classes moyennes argentines, travaillées à la fois par le consumérisme, la paupérisation et le racisme, et enlisées dans la subjectivité d’une nouvelle servitude volontaire :

Exercer sa liberté comme une façon de fragiliser directement ses propres droits, être soi-même responsable de la perte de ce qu’une vie digne devrait garantir, voilà le grand paradoxe de l’exercice néolibéral de la « liberté de choix » qui se relie, à son tour avec l’hyperbole de « la dette » dans une société qui a fait de l’endettement associé à la faute un mécanisme subtil et terrible de sujétion et d’appropriation. L’autre trait, sur lequel il faudra revenir, est la réapparition, dans des conditions nouvelles, du sacrificiel à l’intérieur de la société du capitalisme tardif, où le Système a réussi à convaincre une grande partie des citoyens de « se sacrifier au bénéfice de la reconstruction de la macro-économie ». Culpabiliser les usagers des systèmes de santé et de retraite, attaquer la « dépense publique excessive », introduire le concept néo-puritain d’ « austérité » pendant que l’on vient à la rescousse des grandes banques avec l’argent de l’État, est devenu possible lorsque l’on a réussi en parallèle à réveiller le sentiment du sacrificiel. […] La trilogie « individu, propriété et liberté », base sacrosainte du libéralisme dans toutes ses variétés, est parvenu à pénétrer jusqu’au coeur de la subjectivité, effaçant les traces de ces cultures et formes sociales dans lesquelles l’expérience de la liberté ne se réduisait pas à la « jouissance individuelle » et à la propriété privée des biens comme ses uniques attributs. […] Il ne s’agit donc pas de l’ignorance servile d’une société enfermée dans les mensonges du système ou d’une fausse conscience qui attend le moment de l’ « illumination », ce « pour soi » capable de faire sortir les êtres humains de l’obscurité de la caverne. Il s’agit bel et bien de la confluence entre idéologie de la domination et projection imaginaire de subjectivités intentionnellement enclines à se sentir productrices de « leur » liberté. […] Le populisme rappelle vaguement à l’individu de la « jouissance infinie » qu’une menace indescriptible surgit de la demande d’égalité et de droits de cette multitude indifférenciée et noire, selon sa vision hallucinée, qui se trouve par là, à son entour, pour contraindre ses caprices. La haine et le rejet, unis à la disqualification et au revanchisme, furent la matière première qui alimenta aussi bien le rejet des années kirchnéristes (assimilées au pire du populisme, la démagogie et la corruption) que son saut dans les bras empoisonnés de la restauration néolibérale, qui promettait à ce sujet une carambole à deux bandes : d’une part, lui permettre d’exercer sa liberté de consommer – y compris seulement en imagination si sa situation économique ne lui permettait pas de se jeter avec avidité sur les biens et les dollars tant désirés -, et, d’autre part, jouir infiniment, bien qu’au prix de son propre appauvrissement et servitude, du triomphe sur les « négros de merde » qui, maintenant oui, retourneraient au bercail d’où ils n’auraient jamais dû sortir.

[…] Être élu, être différent, faire valoir sa propre astuce, sa propre intelligence et sa force, tout cela associé à la valeur régulatrice de la méritocratie : c’est là que s’enracine l’intensité utopique de la liberté comme bastion de l’individu contemporain, comme insigne de celui qui a réussi à passer « du côté des gagnants » grâce à ses propres efforts et en surmontant les obstacles dressés sur son chemin vers le succès. Liberté et égotisme marchent main dans la main, complémentaires et mutuellement nécessaires. La subjectivation néolibérale travaille à l’intérieur de ce lien, le renforce et l’étend jusqu’à le convertir en le centre imaginaire de la conscience de soi de l’individu gestionnaire de sa propre vie convertie en un "capital humain" qu’il faut savoir administrer habilement et sans épargner ses efforts ni son auto-exploitation. Dans la figure de la liberté comme désir et pratique du sujet consommateur se manifeste, à son degré le plus élevé, l’hyperbole de l’oxymoron , c’est-à-dire, la contradiction qui gâche l’existence de cet individu : se croire maître de ses propres décisions alors que ce n’est autre chose qu’une partie de la stratégie du pouvoir pour le soumettre à une nouvelle forme d’esclavage. La liberté comme auto-assujettissement.

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