Linguistique du snobisme

Les manifestations linguistiques du snobisme sont multiples. En voici quelques exemples, sans prétention aucune à l'exhaustivité

En français, la passion des snobs pour les anglicismes remonte à loin: on peut évoquer Proust (dont le snobisme était légendaire) et les emprunts parfois hasardeux de ses personnages à la langue anglaise, comme le five o'clock [tea] d'Odette Swann, reflet d'une anglomanie fin-de-siècle qui fait aujourd'hui sourire.

Dans les médias qui sont les principaux propagateurs de l'idéologie néolibérale, comme Béheffème Bizness, le discours stéréotypé et américanisé des parasites sociaux que sont les gens de finance y paradant quotidiennement a multiplié les emprunts pour apparaître up-to-date; petit florilège:

un accord win-win (reste en concurrence serrée avec gagnant-gagnant)

c'est un véritable game-changer (très en vogue ces temps-ci)

le corporate (attention à bien le prononcer "corporeille-te" à la françhouillarde car si vous le prononciez à peu près correctement /ko:rprit/ vos interlocuteurs, qui, tout comme vous, font semblant de savoir parler anglais risqueraient de ne pas vous comprendre)

le Cul-Euh (le sigle QE pour quantitative easing devrait se prononcer /kju-i:/ mais on risquerait la confusion avec le QI, alors on francise la prononciation du sigle et tout le monde se comprend, car on est entre gens de bonne compagnie ayant tous un QI supposé élevé)

L'inverse se produit aussi: les snobs anglo-américains adorent faire admirer leur maîtrise supposée de la langue française, les meilleurs endroits pour cela étant les restaurants pour snobs dont les cartes affichent volontiers du duck paté (souvent écrit pate car on n'a pas toujours un accent aigü à sa disposition sur les claviers américains) afin de remplacer le très politiquement incorrect foie gras.

Sur ce plan, les snobs argentins n'ont rien à envier aux autres, comme le montre ce dessin humoristique où deux "señoras gordas" discutent de l'arrivée dans le pays de la maladie opportuniste du champignon noir (originaire d'Inde, comme l'envahissant variant delta):

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Cette expression de "señoras gordas" (littéralement "grosses dames") est à prendre au sens figuré ; comme le terme de "medio pelo" (médiocre) elle est une moquerie du polémiste Jauretche visant les commères bourgeoises des beaux quartiers. Les "señoras gordas" de Paz, copieusement botoxées, siliconées et oxygénées sont donc l'équivalent contemporain argentin des rombières herpéhères envisonnées que dessinait le regretté Cabu. 

On ne saurait évoquer le snobisme langagier sans mentionner l'épidémie d'écriture dite inclusive (mais dont la complexité visuelle tend surtout à exclure les dyslexiques) qui sévit présentement dans les milieux intellectuels se voulant progressistes.
Il s'agit, comme toujours avec le snobisme, de signaler son appartenance à un cercle de gens distingués, ce que Pierre Bourdieu appelait un marqueur de distinction. Que ce snobisme-là se croie de gauche ne change hélas rien à l'affaire.

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