Voyage au Brexitland

Quelques jours passés en Angleterre périphérique

Le Norfolk est la partie nord de l'East Anglia, la région la plus sèche (enfin... la moins humide...) de l'Angleterre. Il est assez représentatif d'une Angleterre périphérique à dominante campagnarde et où les activités industrielles sont flageolantes (la pêche et le gaz de la Mer du Nord ne sont plus des activités aussi prospères qu'il y a quelques années).

L'expression d'argot médical anglais "normal for Norfolk" sous-entendait au 19ème siècle et au début du 20ème que les autochtones du Norfolk n'étaient justement pas vraiment normaux, mais plutôt frustes voire un peu demeurés (en France, nous avions dans le même esprit le personnage de Bécassine).

En fait, on trouve aujourd'hui dans l'intérieur du Norfolk beaucoup de retraités lassés de la vie à Londres qui ne sont pas vraiment dans la misère tout en n'ayant pas les moyens de se payer une maison dans le Sussex. On voit aussi dans les cafés et sur les bancs publics bon nombre de lecteurs avides du Daily Mail (un des quotidiens dits "populaires" les plus anti-UE, réputé par ailleurs pour ses dérapages homophobes et xénophobes).

Ma soeur et son mari anglais (qui a des racines dans la région) s'y sont retirés à la campagne depuis l'an dernier et j'ai donc passé quelques jours dans le Norfolk la semaine dernière en promenades au bord de la mer (superbes plages désertes en cette fin de saison) et dans le parc national des Broads, une version anglaise des bayous de Louisiane: il s'agit en fait d'anciennes tourbières exploitées depuis le Moyen-Âge qui ont été inondées par la rivière et aménagées à partir du début du 20ème siècle avec des villégiatures cossues les pieds dans l'eau, des ports de plaisance, et des circuits de promenade en bateau pour les touristes de passage.

Dans cette région périphérique (il n'y a pas d'autoroute et pas de train direct depuis Londres: il faut changer à Norwich; il paraît que l'absence d'autoroute convient très bien à la reine qui ne souhaite pas avoir trop de monde autour de sa résidence de Sandringham) le Brexit l'a largement emporté: 58,9% dans le North Norfolk et 54,4% dans les Broadlands. Un peu plus au sud, la zone portuaire de Great Yarmouth a été avec 71,5% de "Leave", la 5ème circonscription la plus brexiteuse d'Angleterre. Seule la circonscription travailliste de Norwich, capitale du comté, a voté pour rester dans l'Union Européenne, mais c'est l'exception qui confirme la règle (un peu comme Austin au Texas, cet îlot démocrate perdu dans un océan trumpiste.)

Pourtant, dans les bourgades et villages du North Norfolk, on ne voit pas beaucoup d'immigrés (il paraît qu'ils sont plus nombreux à Great Yarmouth, mais je n'y suis pas allé.)

D'après les anti-Brexit, le vote en faveur du Brexit fut avant tout une revanche des "Little Englanders" xénophobes du troisième âge, rejoints par un lumpen-prolétariat précarisé et illettré, et par tous ceux qui voulaient se débarrasser à tout prix de David Cameron, ce qui fait effectivement pas mal de monde.

Le mari de ma soeur, qui a passé de nombreuses années en dehors de son pays (dont 12 ans comme militaire en Allemagne) s'inquiète beaucoup de la montée de l'illettrisme en Angleterre, mais il tente de considérer l'affaire du Brexit avec placidité, quoique son flegme soit mis quasi-quotidiennement à rude épreuve par les foucades de Boris Johnson, Liam Fox, Jacob Rees-Mogg "and the other clowns" comme il dit.

Les récentes élections législatives anticipées ont montré une grande stabilité: le député Lib-Dem (le parti centriste le plus engagé contre le Brexit) du North ,Norfolk a conservé son siège sans trop de difficulté malgré une poussée des conservateurs qui s'explique par la disparition du UKIP qui y avait obtenu 15% des voix en 2015.

Mais, contrairement à ce que l'on essaie parfois de nous faire croire de ce côté-ci de la Manche, les Brexiters ne regrettent pas leur vote et les récents dérapages anti-européens du ministère de l'intérieur britannique (envoi "par erreur" d'avis d'expulsion à des citoyens européens) ne les dérangent pas, bien au contraire: c'est pour eux le "take back control" qui se met concrètement en marche.

D'après ma soeur, l'explication de ces prétendues "erreurs administratives" est la présence dans l'administration britannique de nombreux descendants de ces immigrés pakistanais ou indiens à qui Boris Johnson et d'autres ont laissé entendre, pendant la campagne du référendum, que s'il y avait moins d'Européens il y aurait plus de facilité à autoriser la venue d'autres migrants originaires du Commonwealth (et la manipulation a plutôt bien marché: de nombreux quartiers à forte densité de descendants de pakistanais ont voté pour le Brexit, en voici quelques exemples).

Du coup, la perspective de pouvoir bientôt faire venir leurs cousins et autres proches en Angleterre inciterait certains bureaucrates "de deuxième génération" à faire du zèle pour pousser les Européens dehors le plus vite possible...

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