L'Argentine, née sous le signe de la corruption

Les Argentins se plaignent volontiers de la corruption des politiciens, des chefs d’entreprises, de la police, de la justice et d’un peu tout le monde, mais beaucoup d’entre eux ignorent les profondes racines historiques de cet état de choses.

Les Argentins se plaignent de la corruption des politiciens, des chefs d’entreprises, de la police, de la justice et d’un peu tout le monde, mais beaucoup d’entre eux en ignorent les profondes racines historiques.

Ainsi, l’éditorialiste Beatriz Sarlo notait à juste raison la semaine dernière dans Perfil que la corruption politique en Argentine ne date pas d’aujourd’hui ni même d’hier. S’il est certain que le fonctionnement verticaliste, corporatiste et clientéliste du péronisme, de Peron à Menem, et de Menem à Duhalde, Scioli, De La Sota et la famille Kirchner a systématisé et démocratisé la corruption, Beatriz Sarlo a raison de rappeler la corruption au profit exclusif de l’oligarchie agrarienne qui régnait au temps du Président Roca. Mais en réalité, il faut remonter bien plus loin dans le temps pour comprendre comment Buenos Aires s’est constitué en le principal foyer de la corruption argentine.

En Argentine, la corruption est devenue très tôt consubstantielle des relations entre pouvoir politique et pouvoir économique, et ce dès l’époque coloniale, quand l’Argentine ne s’appelait pas encore l’Argentine mais le Vice-Royaume de La Plata, et même avant.

Aux 16ème et 17ème siècles, l’essentiel de l’activité économique des colonies espagnoles était l’exploitation les mines d’argent du Potosi dans le Haut-Pérou (aujourd’hui la Bolivie) et les actuels nord-Ouest et centre-ouest argentins (Jujuy, Santiago del Estero, Tucuman, Cordoba) se développaient alors dans l’orbite économique du Vice-Royaume du Pérou.

Le vice-royaume de la Plata n’existait pas encore car Buenos Aires dépendait alors du gouvernorat du Paraguay, dont le siège était Asuncion.

La refondation de Buenos Aires en 1580 en fit, de concert avec Montevideo, un port dont l’activité la plus florissante était le trafic d’esclaves noirs (en provenance de Bahia ou directement d’Afrique) à destination des espaces intérieurs proches ou lointains, et en particulier du Potosi.

Ce trafic en bonne partie clandestin ou semi-clandestin ne pouvait exister et se développer qu’en corrompant les agents locaux du pouvoir colonial (douaniers, policiers, percepteurs d’impôts et taxes).

La contrebande ne se limitait pas aux esclaves : elle touchait également les autres produits importés d’Europe (vin, huile, étoffes, fer). En sens inverse, la principale exportation vers l’Europe était l’argent du Potosi, représentant 85 % du total, le reste des matières premières (farine, cuir, suif…) représentant alors des montants faibles. Une partie de cet argent restait sur place pour payer les soldes des militaires et les salaires des fonctionnaires, permettant le développement d’une économie monétaire se substituant au troc.

Mais comment Buenos Aires, qui n’était alors qu’un petit port atlantique concentrant les trafics les plus douteux au profit d’une bourgeoisie commerciale à peine naissante, et qui ne comptait que quelques milliers d’habitants vivant dans des rues boueuses et débordantes d’ordure, a-t-elle pu devenir la métropole que l’on connaît ?

Exporter l’argent des mines boliviennes via la route du sud vers Buenos Aires plutôt que par le nord vers la mer des Caraïbes diminuait le risque d’interception des navires par les pirates et les corsaires des autres puissances coloniales (Anglais, Hollandais, Français) présentes aux Antilles. C’est donc son isolement dans l’Atlantique Sud qui paradoxalement fit la fortune de Buenos Aires.

Une première étape fut franchie en 1617 avec la conquête de l’autonomie administrative : Buenos Aires devint le centre d’un nouveau gouvernorat colonial indépendant de celui du Paraguay et auquel furent rattachées Santa Fe et Corrientes. Une deuxième étape décisive fut la transformation de Buenos Aires en capitale du Vice-Royaume de La Plata en 1776.

Jusqu’à la fin du 18ème siècle, l’Espagne maintint un système rigide de monopole commercial, à la fois à Cuba et dans ses autres possessions caraïbes et à Buenos Aires. Les commerçants étrangers étaient soumis à de lourdes taxes et à des mesures de contingentement de leurs importations de marchandises (y compris les esclaves provenant d’Afrique).

Le poids de ces contraintes bridant le commerce était contourné par une contrebande très active à laquelle participaient activement les négociants et armateurs étrangers ainsi que leurs partenaires locaux qui avaient largement les moyens de soudoyer les fonctionnaires chargés de les contrôler.

De plus, la Couronne Espagnole avait concédé des monopoles de certains trafics commerciaux à des puissances étrangères (c’est ainsi que le marché aux esclaves de Buenos Aires fut géré par les Français de 1702 à 1714 (3500 esclaves furent officiellement importés) puis par les Anglais (10 500 esclaves déclarés de 1722 à 1738). Ensuite, des licences multiples d’importations furent accordées à des opérateurs locaux, y compris à des Portugais basés au Brésil (5000 esclaves importés de 1773 à 1796). La bourgeoisie portègne se plaçait en coupure du trafic, en achetant les esclaves débarquant au port de Buenos Aires pour les revendre à l’intérieur du pays.

En 1778, la libéralisation du commerce accéléra le développement de Buenos Aires : de 2000 habitants elle passa à 30 000 à la fin du siècle, essentiellement en attirant de nouveaux migrants espagnols (en particulier basques et galiciens).

Tout au long de cette période, la colonie de La Plata fut de fait pilotée par les gros commerçants qui plaçaient leurs enfants aux postes-clés de la bureaucratie locale. L’argent du Potosi, le trafic d’esclaves et la gestion des flux légaux et illégaux de marchandises permirent à l’élite locale de faire prospérer ses affaires en jouant de ses relations familiales avec les représentants locaux de l’administration royale et en évitant de s’embarrasser de scrupules moraux ou politiques.

Pourtant, contrairement à ce qui se produisit dans les noyaux urbains d’autres colonies, cette bourgeoisie commerçante ne reçut pas de titres de noblesse à proportion de sa prospérité naissante et cela affaiblit son attachement à la trop lointaine mère-patrie et facilita sa mobilisation en faveur de la cause indépendantiste, d’autant plus que l’indépendance était pour elle synonyme de liberté de commercer avec l’Angleterre et les autres puissances européennes.

En résumé, on peut faire remonter jusqu’à la période coloniale les habitudes de corruption, de népotisme et de copinage qui règnent toujours dans l’Argentine d’aujourd’hui. Le poids du négoce et de l’argent tiré de l’import-export dans la mentalité d’une bonne partie des acteurs de l’économie locale, plus commerçants qu’industriels, et davantage rentiers oligo- ou monopolistiques qu'entrepreneurs, date également de cette époque.

Parmi les ouvrages historiques qui vous permettront d'approfondir les thèmes discutés dans ce billet, je vous recommande La Argentina Colonial de Raul Fradkin & Juan-Carlos Garavaglia et Comercio clandestino de esclavos de José Luciano Franco.

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