L'écriture inclusive: une modeste contribution comparative

La mode de l'écriture inclusive change d'une langue à l'autre et il conviendrait de trouver des solutions qui soient les plus universelles et les plus compactes possibles afin de demeurer politiquement correct à moindre frais.

L'écriture dite "inclusive" est la dernière mode en matière de graphie "dégenrée", comme on dit dans les cénacles intellectuels de pointe (NB: si vous avez cru lire "dégénérée" au lieu de "dégenrée", c'est votre faute, pas la mienne).

L'objectif est de supprimer l'habitude, devenue norme grammaticale du 17ème-18ème jusqu'au 20ème siècle, d'utiliser le masculin pour représenter l'indétermination du genre. Le problème à résoudre dépend de la morphologie des langues et les solutions proposées par les nouveaux zélés prescripteurs (et prescriptrices) varient donc d'une langue à l'autre.

En français, les désinences féminines sont très variables, ce qui complique la vie des nouveaux normalisateurs de la langue; la forme la plus fréquente est l'ajout d'un 'e' final (précédant l'éventuel 's' marquant le pluriel) ce qui a donné naissance à la graphie .e. qui présente l'inconvénient de faire jouer au point un rôle morphologique qui n'est pas le sien (le point est un symbole de ponctuation, et relève donc de la syntaxe). La variante -e- n'est guère plus convaincante, le trait d'union ne s'utilisant que pour lier morphosyntaxiquement deux ou plusieurs mots en un seul mot composé, comme dans "le tout-à-l'égout", "un porte-clefs" ou "un réveil-matin", et non pas pour insérer une lettre isolée dans un mot.

Une solution plus conforme aux fonctions syntaxiques usuelles des marques de ponctuation serait à la rigueur d'encadrer le 'e' par des parenthèses ou des crochets, pour marquer son caractère optionnel (j'allais dire secondaire, mais je me suis auto-critiqué à temps...)

L'idéal serait en fait de disposer d'un nouveau symbole représentant soit rien du tout, soit un 'e'. Le symbole mathématique de l'ensemble vide étant un o barré obliquement, un e dans l'o barré répondrait élégamment au besoin apparemment irrépressible d'inclusivité par la création d'une nouvelle ligature 'øe' (il faut ici vous imaginer un symbole unique dérivé de 'œ', au lieu de ces deux lettres simplement accolées).

Mais ceci ne résout pas le problème des formes plus complexes comme -eux -> -euse (sachant néanmoins que "yeuse" n'est pas le féminin de "yeux"), -eur -> -euse ou -rice, -on -> -onne etc. sauf à généraliser par convention "dégenrifiante" l'emploi de la nouvelle ligature; par exemple: "curieuxøe", "instituteurøe", "baronøe"... mais je subodore qu'il y en a encore qui vont renauder du fait de la primauté visuelle accordée à la forme la plus courte qui se trouve être en français le masculin (dénommé aussi pour cette raison le genre "non marqué" par les grammairiens.)

En anglais, les formes féminines et masculines n'existent que pour les pronoms personnels et les possessifs de la troisième personne du singulier. La nouvelle mode dégenrifiante consiste à utiliser le pluriel non-genré "they/their" à la place de "he or she/his or her". Il s'agit en fait d'une pratique ancienne qui avait été éradiquée par ces vilains machos normatifs qu'étaient les grammairiens victoriens mais qui a resurgi depuis les années 70 dans le sillage des luttes féministes. On peut noter au passage que "s/he" est une autre graphie réputée progressiste qui plut à certainøes féministes car symbolisant bien la personnalité clivée de la femme aliénée par la domination masculine.

L'écriture politiquement correcte, comme on peut l'observer dans la presse "libérale" au sens américain du terme, a même poussé ces dernières années le bouchon un peu plus loin en utilisant directement "she" sans raison particulière là où l'on utilisait traditionnellement "he", histoire de secouer le lecteur paresseusement engoncé dans son implicite masculinité et d'éveiller la conscience de la lectrice trop spontanément soumise au genre dominant.

Ici encore, la nouvelle ligature avec le vide que j'ai proposée pour le français pourrait résoudre économiquement le dilemme avec la forme "øshe". Et cette fois, contrairement avec l'øe appliqué au français, et grâce à l'antéposition du 's' devant la forme masculine, c'est la forme féminine qui bénéficierait de la primauté visuelle à la lecture, ce qui serait de nature, j'imagine, à satisfaire les dégenrifieurøes les plus acharnéøes...

Pour "his" et "her" c'est plus compliqué et je me garde de proposer l'encombrant et illisible "høeøiørøs" (à ne pas confondre avec "heirs" = "héritiers") sans parler de l'imprononçable "høiøeøsør". On pourrait à la rigueur inventer un nouveau possessif dégenré de troisième personne comme "hiers" (dur, dur pour les dyslexiques.)

En espagnol ou en italien, ce sont les alternances o/a (uno/una) ou ø/a (llorón/llorona) qui dominent et l'écriture dégenrée (dont on peut trouver chaque jour des occurrences dans Pagina/12 et en particulier dans son supplément culturel hebdomadaire, alors que la presse bourgeoise conservatrice type ABC ou La Nacion semble avoir plus qu'un peu de mal à s'y mettre) consiste présentement à utiliser un 'x' pour dénoter l'alternative, par exemple: "unxs ricxs chicxs", "lxs putxs" (NB: ce dernier mot donne vaguement l'impression d'être importé du catalan.) Le dernier exemple précédent, politiquement hypercorrect, est d'autant plus intéressant que dans l'usage courant c'est la forme féminine qui prédomine.

Là encore, des ligatures øa ou oa pourraient constituer une solution plus génériquement interlangue: que vous semble d'écrire "loas putoas" ? (et d'éventuellement le prononcer à la portugaise)

Je laisse maintenant le soin aux lecteurøes curieuxøes et éruditøes d'étendre cette petite réflexion à d'autres langues.

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