Une canaille est morte: Carlos Saul Menem (1930-2021)

La mort de l'ex-président Menem (1930-2021) est l'occasion de rappeler ses crimes et de revisiter son désastreux héritage.

Par son cynisme et son absence totale de principes moraux, Menem fut un authentique péroniste.
Ses épousailles avec le néo-libéralisme échevelé des années 90 n'ont surpris que ceux qui, victimes de la propagande péroniste, ont oublié  (ou n'ont jamais su) que le premier péronisme fut aussi anti-redistributif dans les années 1950-55 qu'il avait été redistributif dans les années 1945-1949 (voir cet ancien billet distinguant les 2 phases du premier péronisme).

Que Menem ait été élu et réélu en dit long sur le poids du caudillisme et le boulet que constitue la mythologie péroniste.

En guise d'oraison funèbre, voici ma traduction du texte publié par Eugenia Torres qui, quoique souffrant de la même pathologie (le péronisme mythifié), a le mérite de rappeler quelques uns des principaux crimes de Menem:

La canaille est morte. Le plus canaille de tous. Celui qui inaugura l'époque du cynisme, du mépris de la parole donnée, de l'impunité, du tripotage, de la manipulation, de l'impudence. La canaille est morte. Celui qui fit campagne avec des rouflaquettes de caudillo fédéral pour ensuite nous livrer au pouvoir oligarchique et financier, à l'empire du nord, aux maîtres du monde, sans recours. La canaille est morte. Celui qui brada les biens publics pour maintenir la fausse parité 1 pour 1 [1 peso pour 1 dollar] qui donna de l'air aux classes populaires vilipendées pour l'hyper-inflation infligée à Alfonsin. Les mêmes groupes qui amenèrent ce fantoche à la présidence. La canaille est morte. Celui qui annonça la flexibilisation de l'emploi un Premier Mai et convertit en souvenir lointain les droits sociaux établis par Peron. La canaille est morte. Celui qui donna l'accolade à Rojas, l'assassin de ses propres camarades, le lieutenant d'Aramburu [le général Pedro Aramburu, principal auteur du coup d'Etat anti-péroniste de 1955 qui l'éleva au rang de président ; il fut enlevé et exécuté par les Montoneros en 1970] La canaille est morte. Celui qui amnistia les génocidaires. [NB: et aussi les chefs terroristes Montoneros...] Celui qui pollua le peu de justice qu'il y avait, au point de la convertir en un cloaque qui répand encore ses effluents [La réforme ménémiste de la Cour Suprême fut le point de départ de la corruption du pouvoir judiciaire au plus haut niveau] La canaille est morte. Celui qui décréta la fusion de Clarin et Canal 13, le lendemain de son arrivée et fit naître la corporation médiatique la plus infâme qui ait jamais existé dans la région [NB: en matière de manipulation de l'opinion au service de l'oligarchie et de l'impérialisme étatsunien, El Mercurio au Chili et O Globo au Brésil valent bien le Grupo Clarin; au moins, contrairement à Peron et aux dictatures qui ont suivi, Menem respecta scrupuleusement la liberté de la Presse] La canaille est morte. Celui qui acheva le plan économique de la dictature, sans enlèvements ni centres clandestins, mais avec l'aide des médias [... et d'une majorité des Argentins, péronistes compris]. Celui qui fit sauter un village entier pour dissimuler le trafic d'armes vers l'Equateur [allusion à l'explosion de Rio Tercero; Menem organisa également un trafic d'armes vers la Croatie] Celui qui convertit des écoles en centres commerciaux. Celui qui apporta la pizza avec du champagne ["la pizza con champan" fut l'emblème de la dolce vita ménémiste, cette mode lancée par les nouveaux riches profitant de la corruption ménémiste fut remplacée par celle des sushis sous son successeur De La Rua] et avec ce menu les valeurs les plus vulgaires, violentes et rapaces. La canaille est morte. Celui qui se disait péroniste, alors qu'il était applaudi par la Société Rurale, fêté par l'UCéDé [parti de la Droite libérale, dirigé par Alvaro Alsogaray père de Maria Julia Alsogaray qui fut la seule parmi tous les ministres de Menem à être condamnée pour corruption; l'actuel président péroniste de la Chambre des Députés Sergio Massa y fit ses premières armes en politique] et embrassé par tous les pouvoirs de fait qui se mirent au service de son image, pour pouvoir continuer de faire leurs affaires aux frais du peuple. La canaille est morte. Le personnage le plus ignorant, clownesque et infâme, que des pages et des pages de tabloïds achetés convertirent en une icône de macho insupportable [Menem fut effectivement le créateur et premier bénéficiaire en Argentine d'une politique-spectacle tapageuse et d'une frivolité mondaine qu'on peut comparer au bunga-bunga berlusconien]. La canaille est morte. Celui qui méprisa l'histoire de la Résistance Péroniste, des camarades morts, des disparus. La canaille est morte. J'espère que les péronistes qui mesurent le niveau de péronisme dans le sang des non-péronistes, sachent lui faire leurs adieux comme ce qu'il fut et qu'ils ne viennent pas nous expliquer que cet avorton de vilenie humaine fut un camarade. [à part une poignée de vieux militants de gauche tout le monde y va de ses condoléances... La nostalgie du peso-dollar pèse lourd dans les commentaires]

Ce texte oublie de citer le plus grave crime de Menem: le sabotage de l'enquête initiale sur l'attentat antisémite contre l'AMIA (sabotage organisé par solidarité clanique pour faire perdre la trace de certains des intervenants locaux dans le montage de l'attentat, qui étaient comme lui d'origine syro-libanaise et dont les familles étaient originaires du même village syrien de Yabroud).

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