Parmi les hommes perdus

Furia de invierno (Fureur hivernale) un roman en trois parties de Perla Suez vient d'être publié à Buenos Aires en ce radieux mois d'avril.

En exergue de ce court roman se trouve une longue citation extraite de Las Fieras (les bêtes sauvages) de Roberto Arlt, commençant par: « Je ne te dirai jamais comme je me suis noyé, jour après jour, parmi les hommes perdus, voleurs et assassins et femmes dont la peau du visage est aussi âpre que la chaux vive. » et aussi une célèbre déclaration d'Einstein sur le caractère illusoire de la distinction entre passé, présent et futur (il convient de noter en passant que cette posture d'Einstein découlait de la neutralité du sens du temps dans les équations de la relativité et de la mécanique quantique, mais la plupart des physiciens contemporains considèrent que c'est seulement un signe de l'incomplétude des théories existantes et certaines interprétations récentes de la mécanique quantique en termes de quantité d'information visent à retrouver la notion d'entropie des processus thermodynamiques).

Ce court récit (85 pages) respecte le schéma classique d'une narration postérieure hétérodiégétique à la troisième personne avec focalisation interne sur le héros principal, un certain Luque qui s'enfuit en 1974 de Buenos Aires vers le Paraguay pour des raisons non précisées, et vit là-bas du trafic de contrebande vers l'Argentine jusqu'au moment où il est recruté pour conduire à Buenos Aires une camionnette bourrée d'explosif. L'histoire se conclut sur l'attentat de l'AMIA.

Luque est une version contemporaine de ces hommes perdus qui errent dans les romans de Roberto Arlt, sans attaches familiales (ses parents sont morts, sa femme l'a quitté) ni professionnelles (il a perdu son travail et par la suite ne vit plus que d'expédients). On peut également penser au portrait de L. H. Oswald que brosse Don De Lillo dans Libra

Justifiant la citation d'Einstein, la narration oscille entre le passé de Luque (ses souvenirs d'enfance, en particulier, ponctuent fréquemment le récit) et le déroulement séquentiel des événements qui constituent l'intrigue principale. Quelques éléments de parallélisme narratif impliquent ponctuellement d'autres personnages qui sont traités la plupart du temps en focalisation externe à l'exception d'Isabel, la jeune compagne de Luque.

Le ton est celui d'un polar moderne, elliptique et sèchement descriptif. Les dialogues au style direct entre les personnages sont donnés sans autre ponctuation que parfois des retours à la ligne, un peu comme dans les romans noirs d'E. Mallo.

Je vous en traduis ici deux petits extraits pour que vous puissiez vous faire une idée de l'atmosphère du récit (l'ouvrage sera probablement traduit en français dans quelque temps comme d'autres oeuvres précédentes de Suez).

« Luque s'assit à la table d'un bar en face du fleuve et commanda une bière. Pendant qu'il buvait, un gendarme s'approcha et, sans demander la permission, s'assit et lui dit,

Je te vois quand tu traverses.

Les muscles du visage de Luque se raidirent.

Comment tu t'appelles? lui demanda-t-il.

Luque, affirma-t-il, et il soupçonna que le gendarme l'avait à l'oeil depuis un bout de temps et en savait sur lui davantage qu'il n'aurait fallu. »

Et un autre passage tout à la fin:

« Il traversa une rue après l'autre, laissant derrière lui des rangées d'immeubles. Il arriva à Villa Ortuzar, se souvint de sa maison, des mosaïques de la cour intérieur, et du prunier noir au fond où il jouait quand il était gosse.

Son père faisait du bruit avec ses doigts, retardant ce qu'il avait à lui dire pendant qu'il s'installait sur la chaise. Il dit que sa mère n'allait pas bien. Il le dit lentement, d'un ton retenu, comme pour garder un secret. C'était l'automne et il tombait une pluie fine. [...]

Luque accéléra. Mieux valait oublier.

Après avoir parcouru quelques pâtés de maison, il tomba sur une rue barrée pour travaux. Il pensa qu'à Buenos Aires le temps ne s'était pas écoulé, que la ville était toujours aussi sale et bruyante avec ses trottoirs défoncés.

Il n'avait qu'une hâte, s'en aller. »

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