Des nouvelles de deux "touristes" russes

The Guardian apporte ce jour quelques révélations intéressantes au sujet des deux suspects russes de l'empoisonnement au Novitchok d'un ancien agent du GRU (renseignement militaire russe) passé à l'ouest.

Les deux loustics soupçonnés par la police britannique d'être venus en Angleterre pour novitchoker Skripal, sont un (in)certain Petrov et son compère Bochirov qui sont apparus il y a quelques jours à la télé russe pour affirmer sans rire être d'innocents touristes venus en Angleterre (pendant seulement trois jours) pour voir la cathédrale de Salisbury et visiter Stonehenge... un voyage touristique prévu de longue date, ont-ils précisé.

Cette histoire cousue de fil blanc ne résiste pas à l'examen de leurs trajets tels qu'ils ont pu être reconstitués par les images de vidéosurveillance: ils ne sont pas allés à Stonehenge et leurs deux aller-retour à Salisbury donnent à penser qu'il s'agissait d'abord de repérer les lieux puis de passer à l'action le lendemain.

D'autres éléments intéressants ont été mis au jour: la documentation associée à la délivrance du passeport de Petrov contenait un numéro de téléphone qui aboutit à un bureau d'accueil du... Ministère Russe de la Défense ; quant au service qui délivra leurs passeports (qui étaient probablement ce que l'on appelle des "vrais-faux passeports", c'est-à-dire des passeports authentiques mais portant de fausses identités), il s'agit d'une entité qui gère les passeports des gens liés aux autorités administratives russes.

D'autre part, le manifeste des passagers montre que les deux "touristes" en question ont acheté leur billet Moscou-Londres à l'Aeroflot au dernier moment, ce qui met à mal leur histoire d'un voyage prévu de longue date, mais c'est une précaution classique des agents en mission (et aussi des criminels en cavale) pour éviter ou retarder leur repérage par les autorités de leur pays de destination.

Avec le même objectif de ne pas être repérés dans leurs allées et venues, ils n'ont voyagé qu'à pied, par le métro et par le train, et certaines portions de leurs trajets n'ont d'ailleurs pas pu être totalement reconstituées. Mais nos "touristes" amateurs de vieilles pierres ont sans doute sous-estimé les capacités du réseau de vidéosurveillance urbaine britannique (le déploiement de centaines de milliers de caméras était déjà un dada de Tony Blair, ce qui ne nous rajeunit pas).

Bref, leur récit ne dupera que les vrais croyants du poutinisme...

Il reste néanmoins une interrogation sur ces curieuses imperfections qui donnent un sentiment de précipitation et d'improvisation dans la préparation de cette mission: soit les services russes ne sont plus aussi professionnels qu'avant dans la construction des couvertures de leurs agents clandestins (des "touristes" russes qui en passant trois jours à Londres se contentent de deux aller-retours à Salisbury ne sonnent pas très crédibles...), soit la mission a été lancée de manière précipitée suite à un feu vert tardif en haut lieu et il en a résulté une opération du style "quick and dirty", soit encore il a été délibérément décidé de laisser quelques indices à disposition des enquêteurs britanniques et autres afin de dissiper tous les doutes résiduels sur le fait que les plus hautes autorités militaires russes étaient bel et bien à l'initiative de la tentative de liquidation du traître Skripal.

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