Soljenitsyne, précurseur du poutinisme

On célèbre cette semaine le centenaire de la naissance d’Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne (Prix Nobel de littérature 1970) mais en refusant de voir que son plus fidèle héritier idéologique est Vladimir Vladimirovitch Poutine, néo-tsar de toutes les Russies.

Soljénitsyne est surtout connu pour ses romans soviétiques décrivant l’époque stalinienne au prisme de ses camps de concentration (Une Journée d’Ivan Denissovitch, Le Premier Cercle et surtout son Archipel du Goulag). D’un point de vue strictement littéraire, on peut préférer à la prose de Soljénitsyne les récits plus sobres, plus intenses et plus âpres de Varlam Chalamov sur le Goulag sibérien de la Kolyma, mais il est indéniable que la voix de Soljénitsyne contribua puissamment à détruire la mythologie soviétique en Europe, et en particulier en France.

À ce titre, Soljénitsyne (1918-2008) fut un temps l’idole des libéraux anticommunistes occidentaux, qui commencèrent à le trouver moins fréquentable lorsqu’il se mit à développer une vision du monde imprégnée d’un tribalisme ethno-religieux profondément réactionnaire et anti-démocratique.

Par exemple lorsque dès 1976, il fit l’éloge du dictateur Franco, célébré par lui comme le vainqueur de la Gauche espagnole, mais aussi et surtout dans ses écrits ultérieurs.

Partant d’une apologie du ministre réformateur Stolypine (assassiné par un anarchiste en 1911) qu’il voyait comme une occasion manquée de moderniser la Russie en douceur, il dériva vers une conception de plus en plus étroitement traditionaliste de la Russie : exaltation de la religion orthodoxe comme armature de la société russe et rejet corrélatif des Juifs comme extérieurs à la civilisation russe, rejet du libéralisme occidental, éloge d’un pouvoir central fort s’articulant avec une organisation des pouvoirs locaux à dominante ruraliste. Bref, un portrait-type de la Russie Éternelle telle que tous les nationalistes grand-russe continuent à la fantasmer.

Avec Soljénitsyne, on est loin des aspirations authentiquement démocratiques à une société libre et ouverte que portaient d’autres dissidents dont le plus célèbre fut Andreï Sakharov.

L’ironie de l’histoire est que le meilleur défenseur de cette vision slavophile du monde (par rapport à la vision occidentaliste, dans une opposition binaire qui continue de polariser les débats idéologiques et politiques en Russie depuis près de deux siècles) est aujourd’hui l’ancien officier du KGB Vladimir Vladimirovitch Poutine dont l’autoritarisme, la défiance envers l’Occident et ses valeurs sociétales libérales, l’appui à l’Église Orthodoxe et au Patriarcat de Moscou (qui le lui rendent bien) comme instrument de contrôle social aurait eu tout pour plaire à Alexandre Issaïevitch.

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