Le blondin et les gérontes

Chronique des événements courants (7ème chapitre)

En tous temps, le blondin avait su plaire aux vieillards. Il leur devait d’ailleurs tous les progrès de sa carrière, depuis ses obscurs débuts d’escholier philosophe où il avait entiché de sa frêle personne tel penseur de haute religion, qui n’avait point su discerner l’ambition la plus vulgaire sous l’écorce d’une déférence envers les mystères de la foi devenue si infréquente dans un être si jeune. Son ascension vers les sommets, rendue si aisée par servir les intérêts des banquiers au Palais et dans le ministère, s’avait faite par cajoler ses anciens, à commencer par un certain Monsieur Paul, riche à millions et conséquemment en liaisons utiles avec le grand monde de la politique et du commerce, et icelui lui ouvrit grand sa bourse et son portefeuille de relations.

Au mitan de février il fallut remplacer trois membres du Sérénissime Haut Conseil, et l’on s’attendit que le blondin en profitât pour instiller une once de juvénilité dans ledit Conseil dont la charge était de dire le Droit en dernière instance, à fin de parfaire la rénovation du monde politique dont le Petit Dauphin avait fait son étendard depuis le commencement de son règne. Le dit Conseil était peuplé de nombreux gérontes issus des châteaux ou du Parlement dont la plupart ne sçavaient de Droit que ce qu’on leur avait remontré autrefois qu’ils avaient voulu enfreindre par leurs édits.

Or ce fut tout le contraire qui advint : on nomma au conseil le vieux duc d’Aquitaine, dont la carrière à Paris s’était de long temps interrompue par de multiples échecs, le dernier et le plus cuisant ayant été avoir été rudement étrillé lors de l’élection des prétendants au trône de France au sein de l’ancien Parti préféré des financiers ; ceux-ci avaient prestement reporté leurs espérances sur le Petit Dauphin qui le leur rendit bien. On y nomma aussi un vieux ministre qu’on avait un moment chargé de faire tenir ensemble toutes les parties du Royaume et dont l’insuccès à cette tâche éclatait chaque fin de semaine aux yeux de tous par l’agitation persistante des cottes flaves.

Bref, il semblait que le Haut Conseil fut devenu encore davantage ce qu’il était déjà beaucoup : un douillet refuge des naufragés de la haute politique, à commencer par les anciens Rois déchus.

Mais surtout il parut que l’âge ne fut en cette affaire source d’aucun empêchement : les deux promus étaient dans la septantaine et le troisième, un sénateur que nul ne connaissait et à qui survint ainsi l’étrange fortune de passer soudain de l’ombre la plus épaisse à la lumière la plus vive, était à seulement un an d’atteindre au septuagénat, et ne valait guère mieux. Il sembla donc à ses sujets que le blondin se voulait réserver l’exclusivité de la jouvence.

Comme il est accoutumé, ce choix fit des mécontents, à commencer par le marquis Moscovicy, qui se trouvait exilé à Brusselles et se consumait de retrouver un poste à Paris. Il n’avait pas ménagé ses manières de courtisanerie, denrée dont il ne fut jamais avare, envers le Petit Dauphin et son Principal Ministre dans chaque mauvais pas où ils avaient tombé aux yeux des vigiles du Commissariat d’Europe, et il espérait bien en être payé de retour. On lui avait promis d’être fait Surintendant des Comptes, mais la promotion impromptue de Monsieur le Duc d’Aquitaine à la place du Surintendant Migo empêcha que cela se fît.

Dans toute bonne comédie, il faut au moins un cocu, et dans celle-ci le rôle échut au marquis Moscovicy, qui dut se contenter d’une Surintendance des contes. Beaucoup pensèrent et dire qu’il n’en avait pas démérité pour avoir été au long de sa carrière l’homme de bien des trahisons politiques et de bien des reniements. Que pareil coutumier de l’infidélité se trouvât ainsi cocufié fut jugé un juste retour des choses par tous ceux qui avaient de la mémoire.

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