MH370: la théorie du pilote suicidaire refait la une des journaux

Suite à une émission australienne d'information, la théorie d'une disparition soigneusement planifiée par le pilote fait de nouveau la une des journaux

L'émission 60 minutes de dimanche dernier a réexposé cette théorie qui reste davantage sujette à caution que ne le suggèrent les experts réunis dans la "Situation Room" australienne.

Le passage le plus intéressant de l'émission est celui où certains des spécialistes présents défendent l'idée d'un amerrissage contrôlé par le pilote, l'avion descendant en vol plané ayant pu parcourir jusqu'à 100 milles nautiques au-delà de la dernière position connue correspondant au 7ème arc Inmarsat.

Dans notre livre "Le Détournement du MH370",  Jean-Marc Garot et moi avions également suggéré cette hypothèse qui expliquerait bien le petit nombre de débris retrouvés (seuls 3 ont pu être identifiés avec une complète certitude comme ayant appartenu à cet avion) et aussi le fait que des débris correspondant à des pièces mobiles comme le flaperon retrouvé à La Réunion ont dû subir un arrachement à basse vitesse et non pas un impact violent comme envisagé par Boeing et d'autres sur la base de la dernière valeur du Doppler Inmarsat.

En revanche, certaines des hypothèses émises dans la "Situation Room" sont très contestables:

a) un des intervenants prétend que le 7ème arc pourrait ne pas correspondre au moment de l'arrêt des moteurs après épuisement du carburant, mais c'est très improbable car la durée de vol correspond bien à l'autonomie maximale de l'appareil, la quantité de kérosène embarquée au départ étant connue avec précision. D'autre part, la tentative de reconnexion inachevée observée au niveau du 7ème arc s'explique bien en faisant l'hypothèse d'un bref démarrage de l'Unité Auxiliaire d'alimentation électrique (APU) avec le peu de kérosène se trouvant dans la canalisation la desservant.

b) un autre intervenant interprète le virage de l'avion vers le Nord-Ouest depuis un point situé un peu au sud de l'île de Penang comme la volonté du pilote de faire pencher l'avion vers la droite pour apercevoir une dernière fois son île natale. Mais une interprétation moins mélodramatique est tout aussi plausible: la route suivie permet de rejoindre directement la voie aérienne N571, continuant ainsi à se faire passer pour un avion de ligne ayant son transpondeur radar en panne et minimisant le risque d'attirer l'attention des militaires malaisiens et surtout indonésiens, dont les capacités d'interception sont bien supérieures. Le contournement de Sumatra par le nord indique par ailleurs clairement la volonté de ne pas pénétrer dans l'espace aérien indonésien.

Une erreur technique a été commise lors de la présentation des échanges entre l'avion et le système Inmarsat: contrairement à ce qui a été dit, il ne s'agissait pas de messages ACARS (le système ACARS était désactivé et l'est resté jusqu'à la fin) mais seulement d'échanges techniques de maintien de la connexion entre l'Airborne Earth System (AES) embarqué et le Ground Air System (GES) de Perth via le satellite géostationnaire desservant la région de l'Océan Indien (IOR).

Le fait que cette grossière erreur n'ait été relevée par aucun des prétendus "experts" discutant du sujet, me conduit à relativiser fortement la compétence technique attribuée aux dits experts...

Cette incompréhension du fonctionnement du système de télécommunication satellitaire a empêché les intervenants de réaliser que l'alimentation du système avait été coupée brutalement (au minimum par la mise hors tension du bus électrique principal gauche et la déconnexion du bus de transfert de puissance depuis le bus principal droit, une opération réalisable depuis le cockpit mais considérée par le manuel de pilotage comme susceptible de perturber gravement le fonctionnement des systèmes de navigation) puis rétablie une heure plus tard, au moment où l'avion sortait définitivement de l'espace aérien malaisien.

Or, si le coupable est bien le pilote, pourquoi, avec l'intention de voler le plus longtemps possible, aurait-il pris le risque d'une telle interruption brutale de l'ensemble de l'alimentation électrique  alors que pour déconnecter l'ensemble des applications utilisant la liaison satellitaire (ACARS, téléphonie cockpit et services aux passagers) il lui suffisait de mettre le SatCom sur OFF depuis le boîtier de commande se trouvant dans le cockpit ? Or ce n'est pas ce qui a été fait, car aucune notification de LOGOFF n'a été reçue par Inmarsat de la part de l'avion.

D'autre part, une localisation très au sud dans l'Océan Indien telle que proposée par la plupart des participants est incompatible avec l'absence de débris sur la côte australienne et l'arrivée de débris à La Réunion.

C'est pourquoi nous avons envisagé un autre scénario possible: la prise de contrôle de l'avion par des passagers clandestins cachés dans la soute électronique (où se trouvent des interrupteurs permettant de provoquer une coupure générale).

Cela dit, nous n'avions pas exclu l'idée du pilote suicidaire qui reste pour nous une hypothèse plausible, mais prétendre que c'est la seule possible et que le mystère est désormais complètement résolu semble excessif, et ce d'autant plus depuis que nos ex-collègues et amis Jean-Luc Marchand et Philippe Gasser, intrigués par notre scénario, ont démontré qu'une autre trajectoire en direction de l'île Christmas était à la fois opérationnellement explicable et techniquement compatible avec les données Inmarsat.

Pour une première analyse critique de cette émission, allez voir le blogue de Victor Ianello (en anglais) où certains intervenants (au moins aussi experts que les participants à la Situation Room australienne) expliquent que les journalistes de l'émission ont réduit à 40 minutes les 6 heures de discussion technique entre les participants, avec un biais marqué en faveur des thèses de Larry Vance.

Le sensationnalisme des médias est un fléau récurrent dans cette affaire (on peut se souvenir de l'affligeante émission d'Elise Lucet à la télévision française, avec son expédition touristique aux Maldives).

Les âneries et thèses complotistes répandues par divers guignols médiatiques comme Marc Dugain, Gaëlle Legenne ou Florence de Changy ne font évidemment pas partie des idées à considérer sérieusement.

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