La Gauche et le foot : les chemins de traverse de la lutte des classes

La Gauche, en particulier une certaine gauche intellectuelle petite-bourgeoise, a du mal à appréhender ce que représente le football pour les classes populaires. Heureusement l'inépuisable Antonio Gramsci et quelques autres vont nous aider à y regarder de plus près.

La Gauche, en particulier une certaine gauche intellectuelle petite-bourgeoise, a du mal à appréhender ce que représente le football pour les classes populaires. Heureusement l'inépuisable Antonio Gramsci va nous aider à y regarder de plus près.

Certains penseurs de gauche comme Antonio Gramsci, qui était attentif à tous les éléments d’autonomisation des dominés contenus dans le folklore et les pratiques sociales de masse et qui privilégiait une approche inclusive de la mobilisation populaire, ont su repérer en quoi les valeurs d’un sport collectif passionnant les foules pouvaient contribuer à la construction d’une conscience de classe.

Le premier texte de Gramsci évoquant le football est un article paru en 1916 dans le journal socialiste Avanti ! et Gramsci y développe le contraste entre le jeu de cartes du « scopone » (variante de la scopa) pratiqué dans les cafés et le football:

« Observez une partie de foot-ball [Gramsci utilise le mot anglais en forme composée et non pas le mot italien moderne de ‘calcio’]. C’est un modèle de la société individualiste ; [pour éviter tout contresens, il faut ici préciser que Gramsci, dans la lignée de Marx, considère l’individualisme bourgeois comme un progrès par rapport aux structures encore féodales et claniques de l’Italie, en particulier dans sa Sardaigne natale et le reste du Mezzogiorno] les personnalités s’y distinguent hiérarchiquement, mais la distinction advient non par carrière [à prendre ici au sens d’avancement uniquement à l’ancienneté] mais par capacité spécifique ; il y a du mouvement, de la compétition, de la lutte, mais ceux-ci sont régulés par une loi non écrite qui s’appelle loyauté et que la présence de l’arbitre rappelle en permanence. Paysage ouvert, libre circulation de l’air, poumons sains, muscles forts, toujours tendus vers l’action. Une partie de scopone. Enfermement, fumée, lumière artificielle .[..]  La structure économico-politique des Etats se reflète aussi dans ces activités marginales des hommes. Le sport est une activité diffuse dans la société dans laquelle l’individualisme économique du régime capitaliste a transformé les habitus [je traduis ici, de façon volontairement anachronique, l’italien ‘il costume’ par ce terme emprunté à Bourdieu qui me semble bien correspondre à ce que veut exprimer Gramsci], a suscité une aspiration à la liberté spirituelle, à la tolérance de l’opposition. Le scopone est la forme que prend le sport dans les sociétés arriérées économiquement, politiquement et spirituellement, où la forme de la société civile est caractérisée par l’indicateur de police, par l’inspecteur en bourgeois, par la lettre anonyme, par le culte de l’incompétence, par le carriérisme (avec faveurs afférentes et merci au député!). Le sport suscite aussi en politique le concept de jeu loyal. Le scopone produit les messieurs qui font mettre à la porte du patron l’ouvrier qui dans la libre discussion a osé contredire leur façon de penser. »

Ailleurs, Gramsci évoque le stade comme lieu de cristallisation du consensus populaire.

Dans ses Cahiers de Prison, Gramsci évoque aussi la dégénérescence des bandes de supporteurs et les compare au ‘campanilismo’ (esprit de clocher) en politique. Mais il reste néanmoins soucieux de relever les aspects positifs et le potentiel émancipateur de ce qui était et reste une activité sociale auto-organisée au sein des classes populaires :

« La participation à des groupes de supporteurs est au moins aussi vieille que la religion, et elle a plusieurs facettes et non pas une seule face : elle a aussi un aspect positif, qui est le désir de s’éduquer en faisant connaissance avec un mode de vie considéré comme supérieur au sien propre, le désir d’élever sa propre personnalité en se proposant des modèles idéaux, le désir de connaître plus de monde et plus de gens qu’il ne serait possible dans certaines conditions de vie. »

Gramsci était issu d’une famille pauvre de Sardaigne, et il avait compris que le football du dimanche était d’une certaine façon le seul bien de ceux qui n’ont rien (pour paraphraser ce que disait Jaurès à propos de la patrie.)

Par contraste avec l’approche ouverte et hautement dialectique de Gramsci, les internationalistes et/ou révolutionnaires auto-proclamés issus des classes moyennes ne ménagent souvent pas leurs critiques de l’aliénation par le sport, allant du mépris des « football crowds » affiché par Eric Blair (plus connu sous son nom de plume de George Orwell) aux dénonciations d’un Jean-Marie Brohm.

À l’inverse, des intellectuels d’origine populaire comme Albert Camus ont personnellement pratiqué le football de quartier et, une fois devenus adultes, continué d’apprécier les leçons de vie qu’ils en ont tiré : ce que l’on appelle « la vérité du terrain » et qui a beaucoup à voir avec le situationnisme, le dévouement individuel à une oeuvre collective, l’acceptation (qui ne veut pas dire résignation) des aléas et des coups du sort, car au football comme dans beaucoup d’autres domaines, ce ne sont pas forcément les meilleurs qui gagnent...
Ainsi, chez les intellectuels se réclamant de la Gauche, il me semble assez révélateur que la coupure entre pro- et anti-football (voire entre pro- et anti-compétitions sportives en général) passe par les origines de classe et/ou un certain académisme.

Pendant ma jeunesse studieuse, le foot n’était guère qu’un divertissement de cour de récréation et de classe de sport, et puis la France n’était décidément pas un pays de football. Et pour les militants de gauche des années 70, la coupe du monde de 1978 en pleine dictature argentine puis les remugles xénophobes anti-allemands de 1982 n’avaient rien arrangé...
Pourtant, durant mes années de lycée, qu’il pleuve ou qu’il vente, nous passions avec mes copains une heure à chaque pause de midi à disputer des parties acharnées sur la grande cour en pente et macadamée du bahut, et quand les profs de gym voulaient nous faire plaisir, ils organisaient des parties de foot : le foot en cours d’EPS, c’était comme les frites à la cantine.

Lors de mes premiers séjours en Italie, j’avais découvert que les intellectuels, même ceux qui n’avaient pas (encore) lu Gramsci à fond, prenaient bien plus qu'en France le foot au sérieux, et tel ami de l’époque (devenu plus tard un très sérieux professeur de droit constitutionnel comparé) avait pratiqué le football en cadet et junior et savait commenter et analyser mieux que beaucoup de journalistes un match de foot se déroulant sous ses yeux.

Une chose qui échappe à beaucoup d’intellectuels est que les classes populaires ne sont pas dupes des aspects les plus outranciers de la mise en scène du sport-spectacle et des mises en fric du sport-business. Un aspect révélateur de cette distanciation est qu’ils reconstruisent sans cesse des espaces où se rejoue la lutte des classes sous des formes ritualisées mais bien reconnaissables, qui reprennent inlassablement le récit de la lutte des dominés contre les dominants : ce sont ces clubs de Nème division qui chaque année vont déraisonnablement loin en Coupe de France et pour qui le public a les yeux de Chimène ; c’est l’existence dans nombre de pays de ces clubs de prolos rugueux et mal élevés que l’on oppose aux clubs des « gens biens » . L’archétype en est le 'super-clasico' Boca-River en Argentine, et d’ailleurs les joueurs de River Plate sont appelés «los millonarios », mais les polarisations Naples-Juventus en Italie, OM-PSG ou Saint Etienne-Lyon en France, Liverpool-Chelsea en Angleterre racontent tous des histoires similaires.

Les théoriciens de l’aliénation par le sport n’y verront que fausse conscience, mais une vision plus gramscienne y trouvera les graines toujours prêtent à regermer de l’autonomie des dominés.
Une hypothèse intéressante sur les racines anthropologiques de l'intense passion que suscite le football est celle de Gérard Mendel dans La Chasse structurale ; pour lui, la lutte pour la possession du ballon réactualise l’archétype de la nécessaire coordination de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs lors d’une chasse au gros gibier (mammouth etc.)
Mais pour mieux apprécier ce qui se joue à l’intérieur et autour du football, aussi bien dans les classes populaires que dans les milieux intellectuels, il convient surtout de quitter l’Europe et de prendre la direction de l’hémisphère sud : Brésil, Argentine, Uruguay, Chili… partout là-bas le football est une passion universelle et les intellectuels de gauche ne jugent pas au-dessus d’eux de s’y intéresser : même un béotien lira avec plaisir El futbol a sol y sombra d’Eduardo Galeano ou les chroniques footballistiques hebdomadaires de Pagina/12.

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