L'immigration en Argentine (1/6)

Les mêmes débats qui agitent aujourd'hui la société française quant à l'immigration ont eu lieu en Argentine à la fin du 19ème siècle. La manière dont s'est maintenue et renforcée l'unité nationale argentine pendant toute cette période me semble donc mériter quelque attention et je vais y consacrer une série de billets.

La menace que feraient peser les grandes vagues migratoires sur l'identité nationale, le  sentiment d'insécurité culturelle, les crispations identitaires liées au problème de l'intégration des migrants, la fonction assimilatrice du système éducatif, le rôle du « roman national »etc. sont des sujets abondamment débattus en France aujourd'hui sur lesquels il est intéressant d'adopter un regard décentré partant de l'expérience argentine à l'articulation des 19ème et 20ème siècles.

En effet, les débats en cours en France et ailleurs sur ces thèmes ont pour principale caractéristique l'absence de toute réflexion historique comparative parce qu'ils servent principalement sinon uniquement à nourrir, sur la droite, une dévorante démagogie électoraliste jouant sur la peur de l'étranger, et, sur la gauche, l'opposition stérile de deux discours à dominante moralisatrice où la fragmentation intersectionnaliste et l'universalisme abstrait se regardent en chiens de faïence.

L'immigration d'origine européenne en Argentine devint massive à partir de la fin des années 1870. Elle résultait d'une politique volontariste de peuplement de la part des nouveaux gouvernements libéraux-conservateurs qui avaient succédé à la dictature de Rosas après la bataille de Caseros et l'exil de Rosas en Angleterre (cf. « El Farmer »), et cette politique fut encore accentuée dans les années 1880-1900 après la « Conquête du Désert » par Roca au détriment des tribus amérindiennes (Pampas, Mapuches, Tehuelches et autres.)

Entre 1880 et 1920, l'Argentine a ainsi été confrontée à une vague d'immigration d'une ampleur sans équivalent au monde: au recensement de 1895, le pays comptait seulement 4 millions d'habitants dont 34% d'étrangers. En 1914, la population avait quasiment doublé et la proportion d'étrangers atteignait 43% en moyenne, et elle dépassait nettement 50% à Buenos Aires et dans d'autres centres urbains côtiers comme La Plata ou Rosario.

Le coût du voyage par bateau de l'Europe vers Buenos Aires était le double du coût du voyage vers New York, qui fut à la même époque l'autre principale destination de ceux qui cherchaient un avenir meilleur aux Amériques.

Malgré la différence de coût, beaucoup choisissaient l'Argentine car ils étaient particulièrement motivés par sa réputation de pays de cocagne et par la facilité d'insertion linguistique et culturelle qu'elle promettait.

En effet, ces immigrants provenaient à 90% d'Italie ou d'Espagne et les surnoms familiers encore en usage de « tano » (pour Napolitano, car beaucoup des bateaux de migrants allant d'Italie à Buenos Aires partaient du port de Naples) ou de « gallego » (en référence au principal port d'embarquement de La Corogne pour des migrants qui venaient en réalité de toute l'Espagne et pas seulement de Galice) en portent témoignage.

Les 10% restant provenaient du reste de l'Europe et incluaient bon nombre de Juifs d'Europe de l'Est fuyant les pogroms de l'époque tsariste, d'où le surnom de « rusos » donnés à ces Juifs ashkénazes alors que la plupart venaient de Pologne, d'Ukraine ou de Biélorussie plutôt que de la Russie proprement dite. Il y avait aussi des ruraux Français (en particulier des Auvergnats, des Savoyards et des Béarnais), ainsi que des Allemands et des Scandinaves.

Le terme de « criollo », utilisé en tant qu'instrument de catégorisation ethno-culturelle joua un rôle-clé dans la construction de l'identité nationale argentine (j'y reviendrai ultérieurement).

Il désignait à la fois les descendants de l'aristocratie militaire et administrative espagnole (dont beaucoup d'origine basque comme le montre les noms des rues de Buenos Aires, d'Azcuenaga à Yrigoyen en passant par Garay, Necochea ou Uriarte, et  encore aujourd'hui en Argentine, « los  Vascos » constitue une catégorie ethno-culturelle qui ne se confond pas avec « los Gallegos ») mais aussi et surtout les colons espagnols de vieille souche établis dans les campagnes et plus ou moins métissés avec les Indiens, par opposition à l'immigration plus récente qui nous occupe ici.

J'ai découpé la suite de cette discussion de l'immigration en Argentine en cinq parties qui feront l'objet d'autant de billets séparés:

  • le traitement institutionnel de l'immigration de masse;
  • les représentations idéologiques pré-existantes;
  • la construction et la diffusion des mythes « criollistes »;
  • le processus d'assimilation par l'éducation;
  • la persistance des préjugés xénophobes et racistes.

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