Poésie napoléonienne (suite et fin)

N’ayant pas l’intention de vous recopier La Légende des siècles, une traduction de Shelley sera mon ultime contribution sur le sujet. J’ai choisi ce poème car il m’a paru plus percutant que les odes plutôt longuettes produites par Byron et Pouchkine.

Lines Written on Hearing the News of the Death of Napoleon

What! alive and so bold, O Earth?
Art thou not over-bold?
What! leapest thou forth as of old
In the light of thy morning mirth,
The last of the flock of the starry fold?
Ha! leapest thou forth as of old?
Are not the limbs still when the ghost is fled?
And canst thou more, Napoleon being dead?

How! is not thy quick heart cold?
What spark is alive on thy hearth?
How! is not his death-knell knolled?
And livest thou still, Mother Earth?
Thou wert warming thy fingers old
O’er the embers covered and cold
Of that most fiery spirit, when it fled—
What, Mother, do you laugh now he is dead?

“Who has known me of old,” replied Earth,
“Or who has my story told?
It is thou who art over-bold.”
And the lightening of scorn laughed forth
As she sung, “To my bosom I fold
All my sons when their knell is knolled,
And so with living motion all are fed,
And the quick spring like weeds out of the dead.

“Still alive and still bold,” shouted Earth,
“I grow bolder, and still more bold.
The dead fill me ten thousandfold
Fuller of speed, and splendour, and mirth;
I was cloudy, and sullen, and cold,
Like a frozen chaos uprolled,
Till by the spirit of the mighty dead
My heart grew warm. I feed on whom I fed.

“Ay, alive and still bold,” muttered Earth,
“Napoleon’s fierce spirit rolled,
In terror, and blood, and gold,
A torrent of ruin to death from his birth.
Leave the millions who follow to mould
The metal before it is cold,
And weave into his shame, which like the dead
Shrouds me, the hopes that from his glory fled.”

Percy B. Shelley

Lignes écrites à l’annonce de la mort de Napoléon

Quoi ! en vie et avec tant de hardiesse, Ô Terre ?
N’as-tu point trop de hardiesse ?
Quoi ! Bondis-tu en ta vieillesse
Vers ta gaîté matinale en sa lumière
Toi la dernière étoile du troupeau céleste ?
Ha ! Vers l’avant t’élances-tu en ta vieillesse ?
Quand le fantôme a fui, un membre bouge encor ? –
Peux-tu faire plus, si Napoléon est mort ?

Comment ! Ton coeur agile n’est pas froid ?
Dans ton âtre quelle flamme survit ?
De sa mort n’a-t-on point sonné le glas ?
Terre-Mère, demeures-tu en vie ?
Tu venais réchauffer tes vieux doigts
Aux braises couvertes et refroidies
De cet esprit des plus ardents quand il s’enfuit –
Quoi ! Mère, alors, maintenant qu’il est mort, tu ris ?

« Qui me connaît de long temps » répondit la Terre
« Ou qui raconta mon histoire ?
C’est toi qui es trop péremptoire. »
Son rire de mépris fusa en un éclair
Alors qu’elle chantait : « En mon sein je recueille
Tous mes fils quand vient le temps de leur cercueil
Tous sont alimentés par un sursaut de vie
Et, comme l’herbe folle, du mort le vif jaillit. »

La Terre s’écria : « En vie avec hardiesse,
J’augmente mon audace davantage encore
C’est par myriades que me remplissent les morts
D’encor plus de gaîté, de splendeur, de vitesse.
J’étais froide et triste, couverte de nuées,
Telle un chaos glacé je m’étais repliée
Jusqu’à ce que l’esprit de ce si puissant mort
Chauffe mon coeur, j’ai nourri ceux que je dévore. »

La Terre grogna : « Oui, vive et hardie encor,
Napoléon vautra son esprit plein d’ardeur
Dans l’or, et dans un bain de sang et de terreur.
Un flot de ruine, de sa naissance à sa mort
Laisse aux millions qui suivent le soin de mouler
Le métal avant qu’il ne cesse de couler,
Et mêler à sa honte, telle les morts, qui
Me recouvre, les espoirs qui sa gloire ont fui. »

Note sur le texte et la traduction : Shelley recourt à de nombreuses formes archaïques de seconde personne du singulier (canst, leapest, thou, thy…) qu’on trouve dans les textes religieux, dans le théâtre élisabétain... ou dans la poésie classique et romantique anglaise. J’en ai proposé quelques équivalences partielles à travers des formulations empruntées au français classique (‘point’ à la place de ‘pas’, ‘de longtemps’).

Les vers de Shelley sont pour la plupart des tétramètres de longueurs variables que j’ai traduits en français par des vers de longueurs variables (8, 10 ou 12 syllabes) en m’assurant néanmoins que les paires de vers qui riment ensemble soient de mêmes longueurs afin de maintenir une rythmique reconnaissable.
Je me suis ponctuellement éloigné de la lettre du texte pour tenter de rendre en français la vigueur rhétorique de l’original tout en essayant de ne pas perdre ses multiples répétitions de mots et de rimes.

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