Qui va gagner les prochaines élections présidentielles en Argentine ?

C'est la question que je pose depuis six semaines à tous mes interlocuteurs, et personne ne sait me répondre...

Le premier problème est que l'on ne sait pas encore qui sera candidat. Les principaux candidats sont par ordre décroissant de probabilité de présence:

1°) le président néolibéral sortant Mauricio Macri, à moins que la crise économique ainsi que la détestation qu'il suscite dans les milieux populaires et de plus en plus dans les classes moyennes ne l'amène à renoncer au profit de la gouverneuse de Buenos Aires Maria Eugenia Vidal (possible) ou d'un autre candidat de droite (très improbable). Macri a pour lui un socle d'inconditionnels viscéralement anti-péronistes qui représente environ 25% de l'électorat et surtout d'être le président sortant ce qui lui donne quelques leviers d'action; mais il a contre lui une situation économique désastreuse (l'inflation de mars vient d'être publiée: elle se monte à 4,7% et le chiffre d'avril ne s'annonce guère meilleur; à partir de mai, et surtout de juin-juillet, les mesures de gel des tarifs du gaz et de l'électricité ainsi que de contrôle des prix sur quelques marchandises de première nécessité qui viennent d'être annoncées auront un peu d'effet pour limiter les hausses, quoique l'inflation restera probablement aux alentours de 2% par mois à horizon prévisible) ce qui crée des tensions avec ses alliés et au sein de sa propre formation. Son image personnelle est aussi dégradée que celle de Macron et au-delà des graffitis "Macri ladron" et "Macri gato" qui se multiplient sur les murs de la ville, deux anecdotes recueillies récemment résument bien le désenchantement de la classe moyenne portègne à son égard. Une amie me racontait que dans son salon de coiffure les imitations moqueuses auxquelles se livre un garçon du café voisin qui vient livrer des boissons aux clientes ont beaucoup de succès auprès d'un public qui constituait il y a 4 ans le coeur de son électorat urbain. Deux autres amis (déjà nettement anti-macristes depuis longtemps) qui assistaient récemment à un match d'Argentinos Juniors ont été frappés d'entendre l'insultant "cantito" ("Mauricio Macri la p... que te pario" qu'on peut traduire par Mauricio Macri la p... de ta mère") repris en choeur par presque tout le public sans susciter aucune protestation, contrairement à l'an dernier où le "cantito" était déjà un rituel bien rodé dans les stades de foot.

Cela dit, Macri peut encore gagner, les anti-kirchnéristes les plus acharnés (et à Buenos Aires, il n'en manque pas) n'en sont plus à mettre en cause l'héritage de la gestion précédente, mais ils me disent: « La situation est catastrophique, mais je voterai quand même pour Macri parce qu'avec Cristina on finirait comme au Vénézuela » (non, je n'invente rien). La meilleure chance de Macri serait de remporter un second tour face à CFK ou à un candidat perçu comme ayant été désigné par elle (ce qui était le cas de Scioli en 2015). Une amie nous a expliqué que les dirigeants de la grosse PME où elle travaille disent: « à l'époque de Cristina la boîte marchait bien alors que maintenant on a du mal à s'en sortir, mais on votera quand même pour Macri ». Bref, il y a une résilience idéologique du macrisme qui peut sembler irrationnelle mais qu'il ne faut pas sous-estimer. Damian Tabarovsky rappelait il y a quelques semaines qu'en 2003 les deux candidats du néo-libéralisme, Carlos Menem côté péroniste et Ricardo Lopez-Murphy du côté de la droite catho-réac traditionnelle totalisaient 42% des voix au premier tour, et ce malgré l'épouvantable crise financière qui avait ravagé le pays les deux années précédentes et qui aurait dû convaincre une très large majorité des électeurs de la nocivité absolue des politiques néo-libérales dans un pays dominé tel que l'Argentine.

2°) l'ex-présidente péroniste Cristina Fernandez de Kirchner (CFK) semble encore hésiter à se présenter. Les derniers sondages la donnent en progression avec un avantage d'environ 6% sur Macri au premier tour, mais son image reste négative malgré sa discrétion médiatique et tous ses efforts pour apparaître modérée et peu soucieuse de revanche, laissant dire à ses partisans qu'elle serait devenue « herbivore » (il s'agit d'une allusion à une formule de Peron qui aimait à se présenter comme « un militaire herbivore »). Tout comme Macri, elle a pour elle un socle d'inconditionnels qui représentent un quart de l'électorat.

Elle a démontré ces dernières semaines une certaine flexibilité tactique en imposant à des candidats kirchnéristes de se retirer pour favoriser la victoire aux élections provinciales de candidats péronistes unitaires comme G. Bordet qui a écrasé le candidat radical de la coalition présidentielle par 55% à 35% dimanche dernier lors des primaires d'Entre Rios (dans cette province rurale du nord-est du pays, frontalière avec l'Uruguay, les élections se jouent généralement entre des notables radicaux et des notables péronistes « canal historique » et depuis l'épisode de la contestation réussie de la Loi 125 en 2008, les kirchnéristes n'y sont pas bien perçus). Bordet lui a aussitôt rendu la politesse en affirmant que si Cristina émergeait lors des primaires comme la candidate de l'unité péroniste, il la soutiendrait, alors que jusqu'ici Bordet était plutôt proche du clan des péronistes Macri-compatibles dirigé par Pichetto et Urtubey.

Le risque auquel est confronté CFK est celui d'arriver en tête du premier tour et de perdre au second du fait du mot d'ordre « tout sauf CFK » que les médias PRO-gouvernementaux ne manqueront pas de ressasser. À mon avis, sa meilleure chance serait d'être élue dès le premier tour avec un peu plus de 40% des voix et Macri plafonnant à 30%. C'est pourquoi je pense qu'elle annoncera sa candidature le plus tard possible pour attendre de juger au vu des sondages si un tel scénario est jouable. Se faire réélire suspendrait les procédures judiciaires en cours à son encontre (comme l'avaient été les poursuites contre Chirac dans les affaires de la Mairie de Paris) ce qui peut constituer pour elle un facteur de motivation supplémentaire.

Si CFK renonçait à se présenter, un autre péroniste consensuel ayant son soutien explicite récupérerait aisément son électorat. Parmi les kirchnéristes, qui ne sont cependant pas les plus consensuels, les noms les plus fréquemment avancés sont ceux d'Agustin Rossi (qui fut son ministre de la défense) et d'Axel Kicillof (ancien ministre de l'économie de CFK, qui en plus d'avoir un nom qui commence par K serait probablement le plus compétent et le plus intègre, mais il semble plutôt vouloir essayer reprendre la province de Buenos Aires à Vidal bien que les maires péronistes des banlieues ne soient pas tous très enthousiasmés par cette perspective: les plus magouilleurs préfèreraient de loin un profil de politicien traditionnel du genre de Daniel Scioli ou d'Eduardo Duhalde de concert avec lesquels ils avaient pu faire prospérer tranquillement leurs petites affaires... De plus, les origines juives de Kicillof et ses proclamations d'agnosticisme peuvent susciter des réticences chez les péronistes « canal historique » de la tendance catho-tradi).

Parmi les non-kirchnéristes qui se sont récemment rapprochés de CFK, le mieux placé serait l'ancien gouverneur Felipe Sola qui pourrait être un bon candidat, à la fois kirchnéro-compatible et PJ-compatible.

3°) les candidats de la présentement fort étroite « voie du milieu », selon le slogan de Sergio Massa en 2015, sont Massa lui-même et surtout l'ancien ministre Roberto Lavagna. Lavagna bénéficie ces dernières semaines d'une impressionnante campagne médiatique comparable à celle qui installa en France la candidature de Macron quelques mois avant les élections. Cette campagne-ci n'est pas orchestrée et financée par l'oligarchie financière mais par le « Parti des Industriels » (Macri représentant plutôt, comme Macron chez nous, le « Parti des Banquiers »).

La bourgeoisie argentine veut absolument disposer d'une roue de secours en cas d'effondrement de Macri et son plan B s'appelle donc Lavagna... pour le moment. À la différence de Massa (dont le soutien à Macri avait été décisif pour lui permettre de battre Scioli en 2015) qui se garde d'insulter l'avenir, Lavagna exclut a priori tout accord avec CFK et ne veut pas non plus participer à une primaire péroniste même si elle se déroulait sans CFK: puisqu'il est promu par le marketing politico-médiatique comme l'homme providentiel qui va sauver le pays, il veut qu'on le plébiscite, ce qui a sa logique.

Mais pour l'instant, ni Massa ni Lavagna ne décollent dans les sondages (ils se traînent tous deux aux environs de 9 à 10% d'intentions de vote.) Si Lavagna n'arrive pas à attirer et à fixer les partisans du ni-ni (ni Macri ni CFK) pour atteindre au moins 12-15% dans les sondages des prochaines semaines, je doute qu'il se présente aux primaires.

Quant à Massa, il aimerait retrouver son rôle de faiseur de roi de l'élection précédente, mais le plus probable est qu'il se contente au final de faire de la figuration dans les primaires péronistes ou mieux encore de soutenir un profil de péroniste oecuménique (comme Schiaretti, mais celui-ci a manifesté son intention de rester à Cordoba) voire de se rallier à Cristina pour assurer sa propre survie politique (nécessité fait loi, surtout pour un opportuniste patenté comme Massa, qui n'en est plus à un zigzag politicien près).

4°) Si l'opération Lavagna devait échouer, le « Cercle Rouge », car tel est le surnom, à la résonance étrangement melvillienne pour nous Français, donné par Macri lui-même au club des grands industriels (la revue satirique Barcelona proposait la semaine dernière de remplacer l'expression « Circulo Rojo » par « ojete » qui veut dire au sens propre « boutonnière » et au sens figuré « trou de balle »...) se mettrait en quête d'un autre candidat « central » susceptible d'occuper l'espace entre Macri et CFK: pour comprendre leur dilemme, imaginez la Droite française en 2022 cherchant un candidat de rechange pour éviter un face-à-face risqué entre un Macron totalement décrédibilisé et un candidat de la gauche dite « populiste » ayant le vent en poupe (NB aux partisans de la F.I.: non, pas Mélenchon, il faudra en trouver un autre). Pour l'instant, ils n'ont guère que les péronistes de droite Pichetto et Urtubey en magasin, mais on pourrait peut-être leur prêter Juppé ou Hollande ?

Je n'ai volontairement pas évoqué les sempiternels candidats des groupuscules paléo-trotskistes ou écolo-gauchistes qui naviguent comme chez nous entre 2 et 5% des voix et dont la seule fonction est, comme chez nous toujours, de contribuer à la fragmentation du camp progressiste au seul profit de la Droite néolibérale.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.