Un printemps pétersbourgeois de Mandelstam

Pour Mandelstam, ce printemps-là n'avait rien de joyeux...

Dans Tristia, second recueil publié par Mandelstam, plusieurs éléments de l’imagerie mandelstamienne se réaffirment (les méduses, les étoiles, l’immensité de la mer etc.) dans ce poème sur le printemps dont la tonalité sombre (la première guerre mondiale alors en cours y était probablement pour beaucoup) m’a un peu rappelé le Cold Spring d’Elizabeth Bishop (dont j’avais traduit ici le début.)

Мне холодно. Ррозрачная весна
В зеленый пух Петрополь одевает.
Но, как медуза, невская волна
Мне отвращенье лёгкое внушает.
По набережной северной реки
Артомобилей мчатся светляки,
Летят стрекозы и жуки сталные,
Мерцают звезд булавки золотые,
Но никакие звезды не убьют
Морской волны тяжелый изумруд.

J’ai froid. Le limpide printemps
Revêt Pétropol d’un plumage vert
Mais comme une méduse, la Néva ondulant
Instille en moi une aversion légère.
Au long des quais du fleuve septentrional
Des lucioles, elles foncent les automobiles,
Libellules en vol, hannetons de métal,
Les épingles dorées des étoiles scintillent
Mais aucune étoile ne viendra mettre fin
À la lourde émeraude du courant marin.

Notes sur la traduction :
Comme dans L’Amirauté, j’ai choisi de respecter la versification entrelacée (ici limitée au seul premier quatrain dans l’original), et j’ai choisi de la prolonger aux quatre vers suivants, qui sont en rimes plates dans l’original.

J’ai choisi « plumage » pour traduire пух (qui se traduit généralement par duvet, mais a aussi le sens d’un édredon de plume comme en français) car « duvet vert » ne me paraissait pas très heureux. De plus, l’opposition entre l’aérien et l’aquatique est un des éléments-clés du poème.
La syntaxe très elliptique ne permet pas de déterminer d'emblée si les lucioles (светляки) y sont une métaphore des phares des automobiles ou si le rapprochement des deux constitue une simple juxtaposition des images, et j’ai choisi par une petite transposition syntaxique de respecter cette indétermination dans ma traduction.
Cette indétermination est levée dès le début du vers suivant par l’emploi du verbe летят (volent) qui est la forme unidirectionnelle du verbe de mouvement, indiquant que toutes les libellules en question se dirigent dans la même direction.
S’agissant d’insectes, on s’attendrait plutôt à trouver le multi-directionnel летают (qu’on traduirait par ‘volètent’ ou ‘voltigent’). Je l’ai donc traduit par « en vol » (sous-entendu vers une destination particulière, comme on dit d’un avion qu’il est « en vol ») pour respecter l’intention exprimée par le texte original qui nous indique ainsi par ce seul mot que ce vol de libellules et de hannetons métalliques est bien une métaphore du flux (d’apparence unidirectionnelle) de la circulation automobile sur les quais de la Néva.
J’ai traduit жуки (les scarabées) par ‘hannetons’ car ils sont le genre de scarabées qui s’envolent au printemps en Europe (disons plutôt qui s’envolaient, avant que les pesticides ne les fassent disparaître).
Pour les lecteurs qui croiraient que l’adjectif сталные (d’acier) que j’ai traduit par « de métal » pourrait être une allusion à Staline, il convient de rappeler que ce poème fut écrit en 1916, donc à une époque où Joseph Djougachvili n’était encore qu’un petit agitateur bolchevique inconnu.
Pour traduire убьют (littéralement ‘tueront’) j’ai choisi « mettre fin » car la forme perfective du verbe implique une notion d’achèvement.

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