L’Argentine face au mur de la dette

Les prochaines semaines et les prochains mois vont confronter le gouvernement argentin et les principales provinces à la délicate renégociation des modalités de remboursement de leurs dettes.

La dette de l’État argentin atteignait à fin 2019 près de 100 % du PIB, dans un contexte de forte récession économique (3,5 % de baisse du PIB) et d’inflation galopante (53,8 % sur un an) alors que le pouvoir d’achat des Argentins a été réduit de 15 % en 2 ans.

Le nouveau gouvernement a d’ores et déjà envoyé des signaux au FMI et aux autres créditeurs internationaux. Le message est triple :

a) faute de devises disponibles, l’Argentine ne pourra pas honorer les échéances de remboursement prévues en 2020 et 2021 sur ses dettes libellées en dollars ou en euros : les réserves nettes réellement disponibles à fin 2019 étaient de l’ordre d’une douzaine de milliards de dollars

b) après la désastreuse expérience néo-libérale des 4 ans de gouvernement Macri, le nouveau gouvernement veut donner la priorité à la cohésion sociale et au financement de la relance économique car seul la croissance économique permettra de dégager à nouveau les surplus commercial et fiscal permettant de rembourser les créditeurs.

c) un moratoire sur le remboursement de la dette de plusieurs années (on parle de 4 ans) est donc nécessaire.

La dette publique argentine se compose de 4 éléments principaux :

- une dette interne en pesos à taux supérieurs à l’inflation (il s’agit de bons d’État à court terme ou long terme émis par la Banque Centrale et vendus aux opérateurs financiers locaux et aux institutions para-étatiques comme l’ANSES, qui gère l’argent des retraites : quand le gouvernement a besoin d’argent frais, il se sert dans les réserves de l’ANSES et fournit en échange des titres de la dette publique)

- une dette externe institutionnelle à des taux préférentiels contractée auprès des organismes multi-latéraux (BID, Banque Mondiale...)

- le prêt du FMI mis en place en 2018 au taux « préférentiel » de 3,5 à 4 % ; le nouveau gouvernement a renoncé à encaisser les dernières tranches représentant 11 milliards de dollars (sur un total prévu de 57) afin d’arrêter la spirale de l’endettement.

- les énormes prêts en dollars contractés en 2016-2017 auprès de créditeurs privés (essentiellement de grandes banques américaines comme MorganStanley ou CITI Group) à des taux variant entre 7 et 9 %; la plupart de ses prêts ont été consentis sous le régime de la législation américaine et représentent la majorité de la dette argentine en devise.

Le total des amortissements et du service des intérêts représentait déjà 7 % du PIB en 2019.

En l’absence de reprofilage de la dette et d’une réduction des taux d’intérêt, le mur de la dette serait infranchissable : l’amortissement représenterait 11 % du PIB (9 % pour les seuls créditeurs privés) et les intérêts 3,5 % du PIB (3 % pour les créditeurs privés).

Sans restructuration, le total resterait supérieur à 8 % du PIB jusqu’en 2024, car le gros des remboursements au FMI était programmé en 2022 et 2023. Pour dégager un superavit fiscal de l’ordre de

Les fonds vautours, comme le fonds Elliott de Paul Singer, déjà très actifs dans la décennie précédente, ont racheté depuis des mois des bons argentins dépréciés et se préparent à faire rendre gorge une nouvelle fois à l’Argentine.

Une note d’espoir pour le processus de négociation qui va démarrer : après le désastre grec, dans lequel le FMI a été impliqué par la BCE dont le seul objectif était de protéger les intérêts des banquiers privés allemands et français, le FMI a développé une approche plus flexible et pourrait aider l’Argentine dans la renégociation de sa dette privée comme il l’a fait ces dernières années avec l’Ukraine.

Mais tout ceci ne concerne que la dette de l’État central : de nombreuses provinces et municipalités (sans même parler des entreprises et des particuliers...) sont également très endettées, y compris en devises. Ainsi, le nouveau gouverneur de la province de Buenos Aires a annoncé tout récemment que la province ne pourrait faire face aux échéances de remboursement prévues cette année et qu’un étalement des remboursements serait nécessaire (en commençant par décaler la première échéance de fin janvier à fin mai.)

 

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