Nous et eux (2/6) : l’animisme, autre source du tribalisme

Depuis l’origine des sociétés humaines, l’animisme et le tribalisme ont partie liée et cela reste d’actualité à travers le poids de la composante religieuse dans les tribalismes contemporains.

L’animisme découle d’un de nos biais cognitifs aujourd’hui bien analysé qui est la recherche d’une explication systématiquement agentive de tous les phénomènes (‘agentivity bias’). Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs avaient intérêt pour assurer leur survie à appliquer une sorte de principe de précaution face à tous les dangers potentiels dans leur environnement (notre aversion « irrationnelle » aux risques élevés bien mise en lumière par l’économiste Maurice Allais a pour même explication cet héritage ancestral de la priorité à la survie). Si le feuillage s’agite à l’orée de la forêt, ce peut être simplement le vent, mais peut-être aussi un prédateur en train de s’approcher. Dans le doute, mieux vaut supposer la présence d’un fauve à l’affût…
Sur ce simple exemple, on voit qu’il était d’emblée utile à la survie des individus et du groupe d’interpréter tout phénomène inquiétant en termes de présence d’une entité extérieure hostile mais pas forcément visible. Il est logique ensuite d’étendre cette interprétation agentive aux phénomènes bénéfiques en les attribuant à la volonté bienfaisante d’autres entités. Les multiples dieux et esprits de la pluie et de l’orage : Tefnout l’Égyptienne, Ishkur le Sumérien, Zeus, le Grec, Parjanya l’Hindou, Chac le Maya, Thor le Viking, Ch'ih Sung-tzu le Chinois, Tlaloc l’Aztèque, Shango le Yoruba, Kura-Otami le Japonais sont autant de témoignages de l’universalité de l’animisme.

L’animisme est aussi une projection de notre propre capacité d’êtres animés intelligents à agir sur le cours des événements : nous prêtons volontiers à des entités extérieures à nous, visibles ou invisibles, une même capacité à influer sur le cours des choses.

L’animisme consiste donc à attribuer tous les phénomènes naturels, qu’ils soient nuisibles ou bienfaisants, y compris notre propre existence en tant qu’espèce, à la volonté d’entités agissantes surnaturelles, animales ou anthropomorphes (animaux divinisés, esprits, génies, divinités…)

Nous avons aussi une forte capacité à imaginer à propos de toutes les coïncidences d’événements des liens de causalité entre eux, car un autre de nos biais cognitifs qui viennent favoriser et renforcer l’animisme est notre faible capacité à raisonner sur les probabilités (et en particulier sur les probabilités conditionnelles : même un grand mathématicien comme Paul Erdös n’a jamais admis la solution du problème de Monty Hall et j’ai pu vérifier lors de mes cours d’anglais à l’université que beaucoup de mes étudiants en licence ou maîtrise de mathématiques ou d’informatique avaient du mal à raisonner correctement à ce sujet) et notre mauvaise appréciation de l’aléatoire ainsi que le fonctionnement de notre système visuel comme un puissant détecteur de motifs nous amènent à percevoir des figures (voir mon billet du printemps dernier sur la forme des nuages) et à détecter des pseudo-causalités là où seul le hasard est à l’œuvre.

Tous ces biais cognitifs (interprétation agentive des phénomènes, construction de liens de causalité inexistants, sous-estimation du hasard dans les coïncidences, identification erronée de motifs visuels et autres...) favorisent également l’émergence des visions complotistes du monde, mais c’est une autre histoire...

L’évolution de l’animisme en des systèmes religieux élaborés s’est faite à travers l’inclusion des esprits des ancêtres dans la longue liste des entités capables d’influer sur le cours de nos vies, voire de se réincarner par métempsychose. Les chamanismes sibériens, amérindiens et africains, mais aussi l’hindouïsme, le shintoïsme et le bouddhisme sont représentatifs de la survivance de cette forme d’animisme. Les polythéismes antiques mais aussi les actuelles religions révélées monothéistes, à travers l’hypothèse de l’immortalité de l’âme, ne sont que des variantes plus ou moins sophistiquées de l’animisme ancestral.

Le philosophe conservateur Roger Scruton exprime bien la relation entre animisme et tribalisme. lorsqu’il décrit les traditions religieuses comme "le murmure des voix ancestrales".

L’animisme se cristallise socialement en rituels complexes construits sur la base de mythes transmis de génération en génération, et il développe chez ses adeptes un puissant sentiment de solidarité et d’interdépendance entre les membres du groupe (le mot latin de religio renvoie d’ailleurs à la notion de lien) dont la contrepartie tantôt explicite et tantôt implicite est très souvent le rejet ou le mépris de ceux qui ne partagent pas les mêmes croyances. Des études menées aux USA ont montré une corrélation négative entre l’imprégnation religieuse des enfants et leur altruisme ainsi qu’une plus grande tendance à la sévérité dans l’administration de punitions (voir par exemple cet article) à rebours du discours de tous les croyants sur l’amour du prochain et la charité universelle qui ruisselleraient de leurs religions respectives.
C’est pourquoi la plupart des tribalismes de masse observables dans le monde d’aujourd’hui incluent une importante composante ethno-religieuse : l’aspect ethnique renvoie directement à la nature humaine (et en dernière instance à la préférence universelle pour le groupe de parenté que j’ai décrite dans le premier billet) alors que l’aspect religieux exprime un des mécanismes les plus répandus de la différenciation culturelle entre « nous » et « eux », à travers la construction d’une communauté de croyants partageant les mêmes dogmes et les mêmes rituels. Il est erroné de prétendre, comme le font beaucoup de bons apôtres, que c’est seulement l’instrumentalisation politique des religions qui crée des conflits tribaux mais pas les religions elles-mêmes : tant dans leurs textes sacrés que les prêches de leurs clergés, toutes les grandes religions qui servent à l’occasion de support au tribalisme moderne (hindouisme, judaïsme, christianisme dans ses différentes variantes, islam, bouddhisme) et à son cortège de discriminations, ont en commun d’avoir posé des démarcations symboliques fortes entre fidèles et infidèles, entre orthodoxie et hétérodoxie, entre les seuls détenteurs de la foi véritable et ceux et celles qui l’ignorent ou la rejettent.

Que les barrières ainsi posées soient par ailleurs exploitées par des démagogues nationalistes pour s’attaquer à tel ou tel groupe humain autochtone ou étranger est un problème bien réel, comme nous le montrent ces temps-ci des pays aussi divers que l’Inde, la Birmanie, l’Arabie Saoudite, l’Iran, la Pologne ou les Etats-Unis, mais cela ne doit pas nous conduire à minimiser le fait que ces discriminations s’enracinent dans des démarcations religieuses qui leur pré-existent, et ceci d’autant mieux que la nature dogmatique et fixiste des religions facilite la définition de critères précis, stables et largement partagés de distinction entre « nous » et « eux ».

Dans son ouvrage « Le Hasard et la nécessité » (dont le titre est emprunté à Démocrite, fondateur de la doctrine atomiste et inspirateur d’Epicure) Jacques Monod a bien décrit la tension née dans notre société moderne entre le développement de la science et la vision animiste du monde qui était le garant depuis les temps les plus anciens de la cohésion sociale de la tribu. Et ce qu’il écrivait à la fin des années 1960 n’a rien perdu de son actualité (on doit même reconnaître une valeur prémonitoire à son hypothèse d’une plus grande fragilité des sociétés prêchant la religion du matérialisme dialectique) :

Pendant des centaines de milliers d’années, la destinée d’un homme se confondait avec celle de son groupe, de sa tribu, hors laquelle il ne pouvait survivre. La tribu, quant à elle, ne pouvait survivre et se défendre que par sa cohésion […] Chez les insectes sociaux, la stabilité des institutions ne doit à peu près rien à l’héritage culturel, mais tout à la transmission génétique. Le comportement social est entièrement inné, automatique. Chez l’homme, les institutions sociales, purement culturelles, ne pourront jamais atteindre à une telle stabilité ; qui le souhaiterait d’ailleurs ? L’invention des mythes et des religions, la construction de vastes systèmes philosophiques sont le prix que l’homme a dû payer pour survivre en tant qu’animal social sans se plier à un pur automatisme. […] Il est facile de voir que les « explications » destinées à fonder la loi en apaisant l’angoisse, sont toutes des « histoires » ou plus exactement des ontogénies. Les mythes primitifs se rapportent presque tous à des héros plus ou moins divins dont la geste explique les origines du groupe et fonde sa structure sociale sur des traditions intouchables ; on ne refait pas l’histoire. Les grandes religions sont de même forme, reposant sur l’histoire de la vie d’un prophète inspiré qui, s’il n’est pas lui-même le fondateur de toutes choses, le représente, parle pour lui et dit l’histoire des hommes ainsi que leur destinée. […] Les sociétés modernes ont accepté les richesses et les pouvoirs que la science leur découvrait. Mais elles n’ont pas accepté, à peine ont-elles entendu, le plus profond message de la science : la définition d’une unique source de vérité, l’exigence d’une refondation totale des fondements de l’éthique, d’une rupture radicale avec la tradition animiste, l’abandon définitif de l’ « ancienne alliance », la nécessité d’en forger une nouvelle. […] Dans les cultures primitives comme dans les classiques, les sources de la connaissance et celles des valeurs étaient confondues par la tradition animiste. Pour la première fois dans l’histoire, une civilisation tente de s’édifier en demeurant désespérément attachée, pour justifier ses valeurs, à la tradition animiste tout en l’abandonnant comme source de connaissance, de vérité. Les sociétés « libérales » d’Occident enseignent encore, du bout des lèvres, comme base de leur morale, un écoeurant mélange de religiosité judéo-chrétienne, de progressisme scientiste, de croyance en des droits « naturels » de l’homme et de pragmatisme utilitariste. Les sociétés marxistes professent toujours la religion matérialiste et dialectique de l’histoire ; cadre moral plus solide d’apparence que celui des sociétés libérales, mais plus vulnérable peut-être en raison de la rigidité même qui en avait fait jusqu’ici la force. Quoi qu’il en soit, tous ces systèmes enracinés dans l’animisme sont hors de la connaissance objective, hors de la vérité, étrangers et en définitive hostiles à la science qu’il veulent utiliser mais non respecter et servir. […] Il est bien vrai que la science attente aux valeurs. Non pas directement, puisqu’elle n’en est pas juge et doit les ignorer ; mais elle ruine toutes les ontogénies mythiques ou philosophiques sur lesquelles la tradition animiste, des aborigènes australiens aux dialecticiens matérialistes, faisaient reposer les valeurs, la morale, les devoirs, les droits, les interdits. 

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