Le péronisme a 75 ans

Vu son âge avancé, le péronisme fait partie des populations à risque du fait du coronavirus.

Le 17 octobre, les péronistes ont célébré le 75ème anniversaire des manifestations populaires ayant permis au colonel Peron de revenir au gouvernement, début de sa marche au pouvoir, malgré l'opposition des secteurs les plus traditionnalistes de l'armée.

Les péronistes "canal historique" (Barrionuevo, Moreno, Duhalde...) ont boudé l'acte officiel célébré par le président Fernandez au siège de la CGT (non, cette CGT-là n'a jamais entendu parler de la Charte d'Amiens).
L'absence de la vice-présidente à la cérémonie a été beaucoup commentée. Peut-être s'agissait-il de ne pas y croiser le fantôme de José Rucci (leader syndical qui fut assassiné en 1973 par un commando des Montoneros, et qui a sa statue à la CGT).

Le péronisme fait largement son âge: malgré le succès de la renégociation de la dette privée, le gouvernement est sous la double pression de son opposition néolibérale et d'une crise économique redoublée par l'impact du coronavirus. Plus de 6 mois de restriction des déplacements et de l'activité économique n'ont pas permis d'enrayer l'épidémie qui s'est maintenant étendue à l'ensemble du pays, et le gouvernement subit aussi le retour de bâton de son arrogante vantardise des débuts de la pandémie, quand l'Argentine faisait encore figure d'exception parmi les autres pays latino-américains ravagés par la pandémie (Brésil, Chili, Pérou, Mexique, Colombie...)

L'incapacité du gouvernement à enrayer la fuite des capitaux et à éviter l'envolée du dollar parallèle dit "dolar blue" est typique du toujours trop peu trop tard des gouvernements kirchnéristes: les mesures prises ces dernières semaines pour renforcer le contrôle des changes auraient dû être prises dès l'accession au pouvoir du gouvernement Fernandez. On touche là au coeur des ambigüités du péronisme, ce social-nationalisme pratiquant depuis toujours l'aveuglement volontaire face aux dures réalités de la lutte des classes. Soucieux de ménager les "classes moyennes" (en réalité les classes supérieures dont font partie les dirigeants politiques et syndicaux du péronisme) il n'a pas voulu mettre fin au gaspillage de devises fortes que représente le consumérisme somptuaire des couches privilégiées (en ce moment, la grande affaire dans les milieux branchés argentins est de débattre comment se procurer dès que possible le nouvel iPhone 12...) ni les manoeuvres des spéculateurs financiers.

Malgré la crise, l'inflation reste à un rythme élevé, de l'ordre de 30-35% annuel, ce qui correspond la moyenne de l'inflation observée pendant le second quadriennat de l'actuelle vice-présidente Cristina Fernandez de Kirchner (CFK). Face à cela, les Argentins de la vraie classe moyenne font ce qu'ils font depuis toujours (je vous en parlais déjà il y a plus de 7 ans): ils se précipitent vers la principale valeur-refuge contre l'inflation: le dollar (et dans une moindre mesure l'euro et aussi un peu le bitcoin). Ils ont le droit d'acheter au taux officiel (de 78 pesos) seulement 200 dollars par mois, mais ceux qui ont un peu plus de moyens achètent des "dolars blue" au taux du marché (qui vient de dépasser les 170 pesos). Qualifier ce marché d'illégal, comme le font certains idéologues kirchnéristes, revient à simplement avouer leur impuissance en plaquant un discours moralisateur sur un processus économique pourtant simple à comprendre: lorsque l'évolution du cours officiel défini par l'Etat décroche de la réalité de l'inflation, l'écart ne peut que se creuser, même si la spéculation financière exacerbe le phénomène.

Comme d'habitude, le secteur agro-industriel, qui est le principal pourvoyeur de devises à travers les taxes à l'exportation, fait de la rétention des récoltes en attendant la prochaine dévaluation. La seule bonne nouvelle pour le gouvernement est que la pandémie a réduit à néant les sorties de capitaux induites par le tourisme extérieur (qui représentaient de l'ordre de 12 milliards de dollars par an les années précédentes) tout en réduisant les (plus modestes) rentrées produites grâce aux touristes venant de l'étranger.

Lorsque l'écart de taux dépasse 50% du taux officiel, une brutale dévaluation du peso à brève échéance devient inévitable pour réduire l'écart, quoiqu'en dise ces jours-ci le ministre Guzman, comme on l'a vu lorsque Kicillof, l'alors ministre des finances de CFK, avait dû consentir une dévaluation de 12% en janvier 2014 (et bien d'autres dévaluations ont suivi depuis...)

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