Quand Médiapart joue les idiots utiles de l'impérialisme

La rédaction de Médiapart continue à ne pas qualifier clairement le renversement d'Evo Morales de coup d'Etat, malgré les informations disponibles sur le rôle des USA dans ce processus.

Ce qui se passe depuis une semaine en Bolivie présente toutes les caractéristiques classiques des coups d'Etat « civico-militaires » d'Amérique Latine contre les gouvernements qui refusent de s'aligner sur les Etats-Unis.

La seule différence est que les secteurs les plus réactionnaires et fascisants de l'armée n'ont plus besoin de monter seuls en première ligne pour assurer la reprise illégale du pouvoir par la Droite comme autrefois dans le Chili d'Allende: les violences physiques et les intimidations racistes orchestrées par des réseaux se réclamant de la « société civile » et opérant en synergie avec les médias nationaux et internationaux aux mains des puissances d'argent s'appuient sur la passivité puis la complicité active des forces policières afin de permettre la mise en oeuvre des mêmes processus de renversement des gouvernements en place, de répression sauvage contre  ceux qui tentent de résister au coup de force, et finalement de persécution et de proscription des structures politiques et mouvements sociaux dans lesquelles se reconnaissent les groupes ethniques et sociaux dominés, comme en témoignent les annonces agressives faites par Añez et Murillo.

En réalité, le coup d'Etat contre Morales a été préparé de longue date par une alliance d'oligarques locaux, de politiciens en exil et d'extrémistes religieux tant catholiques qu'évangéliques, avec aussi le soutien des gouvernements néo-libéraux de la région et l'appui des instruments habituels de l'impérialisme américain (CIA, USAID, DEA. OEA...).

Les enregistrements audios auxquels fait brièvement et elliptiquement allusion l'article de F. Bougon ont été révélés par le site Behind Back Doors dès le 8 octobre et ils montrent que la coordination entre les acteurs visibles et invisibles du putsch battait son plein depuis plusieurs mois et que le centre nerveux du complot se trouvait à Miami.

Selon Pagina/12 du 18 novembre, les principaux organisateurs de l'opération étaient l'ancien président Sanchez de Losada et son ancien ministre Carlos Sanchez Berzain, ainsi que les moins connus Manfred Reyes Villa, ancien militaire, ancien gouverneur de Cochabamba et ancien candidat à la présidence condamné en 2016 pour enrichissement illicite, et Mario Cossio, ancien président de la Chambre des Députés, tous exilés aux USA (sauf Cossio, réfugié au Paraguay depuis sa condamnation à 6 ans de prison pour enrichissement illicite), d'où ils se coordonnaient avec des militaires en retraite boliviens constituant l'armature logistique locale des putschistes sous l'appellation de Coordination Nationale Militaire.

C'est sur la base de ces révélations de Behind Back Doors que Morales dénonça le 23 octobre le coup d'Etat en cours de préparation.

Sanchez Berzain dirige un certain « Institut Interaméricain pour la Démocratie » qui coordonne tout ce que l'Amérique Latine comporte de propagandistes du néo-libéralisme et de relais politico-médiatiques de l'impérialisme, incluant quelques dinosaures venant de l'époque des dictatures militaires et de la Guerre Froide comme l'Argentin Guillermo Lousteau-Héguy, qui fut ministre de la dictature en 1981-82 ou l'anticastriste Armando Valladares; on peut aussi y noter la participation active d'éditorialistes de la presse de droite comme l'Argentin Alfredo Leuco (qui déverse quotidiennement sur Radio Mitre la propagande la plus partiale) ou le journaliste bolivien Erick Foronda Prieto, depuis vingt ans au service de l'ambassade américaine et qui fut le principal diffuseur d'une infox ayant contribué à la victoire de l'opposition lors du référendum de 2016 (la révélation mensongère que Morales aurait eu un enfant naturel avec une jeune mineure, typiquement le genre de sordide manipulation médiatique de dernière minute qui nous rappelle le montage en épingle mensonger d'un fait-divers sécuritaire par TF1, le jour même de l'élection de 2002, ultime contribution de télé-Bouygues à la présence de Le Pen au second tour de la présidentielle).

D'après les enregistrements divulgués, Reyes Villa fit part à ses acolytes du soutien des sénateurs américains de l'ultra-droite religieuse Bob Menendez, Ted Cruz et Marco Rubio ainsi que de la représentante de Floride Ileana Ros-Lehtinen.
Ce réseau putschiste piloté depuis les USA bénéficiait également du soutien des gouvernements argentins, paraguayens et brésiliens: les diplomates améicains en poste à La Paz Mariane Scott et Rolf Olson organisèrent des réunions avec de hauts responsables diplomatiques de ces trois pays pour préparer des actions de destabilisation du gouvernement bolivien et coordonner le financement de l'opposition à Evo Morales par des fonds américains.
Dès le mois de mai, le chancelier brésilien Araujo avait reçu l'encore peu connu futur putschiste Camacho (nformation révélée par le journal  Forum). Quant au président argentin Macri, il avait été contacté une semaine avant le coup d'Etat par le même Camacho qui voulait s'assurer de pouvoir se réfugier en Argentine en cas d'échec du putsch (cette dernière information a été donnée dimanche par H.Verbitzky sur son site El Cohete A La Luna). Il est d'ailleurs possible que la sévère défaite électorale de Macri fin octobre ait précipité la décision de lancer le putsch au plus vite, avant la fin de son mandat (le 10 décembre) et avant la fin officielle du mandat de Morales (le 20 décembre).

Bref, ceux qui, comme F. Bougon et autres journalistes de Médiapart et d'ailleurs, se perdent en précautionneuses arguties et contorsions sémantiques variées pour éviter d'employer franchement le mot de "golpe" pour qualifier ce finalement banal coup d'Etat à la sauce latino-étatsunienne, ne font ici que jouer les idiots utiles de l'impérialisme américain. Plus généralement, si l'on compare le traitement des évènements latino-américains par Médiapart à la promptitude mise à relayer la propagande occidentale au sujet d'Alep et autres lieux, on peut se rendre compte de la complémentarité entre les idiots utiles de l'islamisme et ceux de l'impérialisme,

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.