Créon, Acte I Scène 1

J'ai mis à profit quelques semaines de vie en suspens pour écrire ma propre version de l'histoire d'Antigone. En voici le début.

décor : au palais royal de Thèbes, la salle des audiences avec un trône en bois doré sur une estrade ;
à gauche, un début de corridor sombre part vers l’intérieur du Palais; à droite, un portique à colonnes par où l’on entre en venant de l’extérieur. Au travers du portique, on voit au loin les remparts de la ville.

Acte I
Scène 1

Etéocle est assis sur le trône, l’air pensif, le poing sous le menton. Ismène entre depuis le Palais.

ETEOCLE : Que viens-tu faire ici, ma sœur ? Thèbes est assiégée, la guerre menace, mes premières audiences du jour vont commencer. Ta place n’est pas ici. Retourne donc dans le quartier des femmes, auprès de ta sœur et de notre tante.

ISMENE : Notre tante Eurydice dort encore. Cette nuit, je l’ai entendue plusieurs fois se lever et marmonner des prières aux dieux d’épargner la cité, et puis, juste avant l’aube, le sommeil a eu raison de son inquiétude ; quant à Antigone, elle est déjà sortie dès le lever du soleil pour aller aux nouvelles. Et moi, je voulais te parler.

ETEOCLE : Nous avons peu de temps, mais parle, Ismène, je t’écoute.

ISMENE : Oui, nous avons peu de temps pour éviter la guerre. C’est de toi que tout dépend, Etéocle.

ETEOCLE : De moi ? Et que devrais-je faire ?

ISMENE : Rendre justice à Polynice en lui cédant le trône pour un an, comme il était convenu.

ETEOCLE : Tu sais bien que les citoyens de Thèbes n’ont pas voulu de cet arrangement. Ils ont trouvé en moi un roi à leur convenance et ils n’ont pas envie d’en changer. Au reste, Polynice est parti remâcher son dépit chez nos ennemis d’Argos ; cette trahison vaut renonciation aux droits qu’il prétend faire valoir.

ISMENE : Mais il a épousé la fille d’Adraste. Voilà qui peut faire cesser l’inimitié entre les deux cités…

ETEOCLE : … Ou la renforcer encore… Nos espions m’ont rapporté qu’Adraste a promis de mettre son armée au service de Polynice et qu’il va participer à l’assaut avec tous ses alliés qui ne rêvent que de piller Thèbes… Veux-tu finir emmenée en esclavage par un Argien ou un Etolien ou quelque autre guerrier brutal ?

ISMENE : … Raison de plus pour ramener Polynice au service de Thèbes avant qu’il ne soit trop tard.

ETEOCLE : C’est d’abord à lui de se faire pardonner son choix de s’exiler. Mais s’il veut revenir à Thèbes pour se soumettre aux lois de la cité, nous aviserons. Il pourra retrouver sa place, qui ne sera jamais la première mais restera honorable et digne.

ISMENE : Tu lui demandes l’impossible.

ETEOCLE : Si avoir l’esprit politique lui est impossible, rien ne le satisfera.

Antigone entre depuis la ville

ANTIGONE : Je viens d’achever le tour des remparts, et sept armées campent chacune devant une des sept portes de la cité. L’armée d’Adraste est à la porte Crénée. Polynice est au premier rang, haranguant les troupes et faisant de grands gestes. Je l’ai vu, mais je n’ai pu entendre ce qu’il disait.

ETEOCLE : Ce traître a dû leur promettre qu’ils pourront emporter avec eux nos femmes et nos filles et tous les trésors de nos temples. Il faut savoir motiver les troupes…

ANTIGONE : Pourquoi ce cynisme ? Il ne tenait qu’à toi d’éviter son exil en lui cédant le trône…

ISMENE : C’est ce que je viens de lui dire, mais il ne veut rien entendre…

ETEOCLE : Cessez vos plaintes. Nous allons punir ce traître qui a voulu mener la guerre contre sa propre patrie.

ANTIGONE : Etéocle, tu veux rendre la guerre inévitable...

ETEOCLE : Et vous deux vous continuez de défendre Polynice alors qu’il est indéfendable. D’ailleurs, comme votre pauvre mère, vous l’avez toujours préféré à moi…

ANTIGONE : Parce qu’il était le plus faible. Notre père aussi le préférait pour cela. Toi qui étais le plus fort et le plus décidé de ses enfants, tu lui rappelais sans doute trop sa propre jeunesse gaspillée… jusqu’au jour où tu as convaincu ton pauvre frère qu’il fallait forcer notre père à quitter la ville.

ETEOCLE : Ce père qui nous a maudit et dont j’ai juré de ne plus jamais prononcer le nom, il est probablement mort maintenant, parti rejoindre notre mère au royaume des ombres…

ANTIGONE : Qu’en sais-tu ? C’est moi qui, accompagnée seulement d’un cocher et une suivante, ai conduit l’aveugle jusqu’aux portes d’Athènes et qui l’ai salué en dernier…

ISMENE : Moi, j’aurais pu venir avec vous deux, mais il a voulu que ce soit toi seule qui le guide. Il te préférait à tous ses autres enfants...

ANTIGONE : Mais non, Ismène, il ne m’aimait pas plus que vous autres. Il ne pouvait aimer sincèrement aucun de nous car il voyait sans cesse en nous le produit de ses propres erreurs. Il m’a choisie pour le guider vers l’exil parce que j’étais la plus jeune, celle qui lui poserait le moins de questions, et d’ailleurs nous n’avons presque pas parlé pendant ce voyage. Il ne voulait pas évoquer le passé et j’avais trop peur d’envisager l’avenir. Il paraissait un peu apaisé mais encore plein d’allant quand je l’ai quitté aux portes d’Athènes. Il est entré dans la ville comme un mendiant anonyme, avec son baluchon sur le dos. Il pointait au hasard devant lui son bâton qu’il n’avait pas encore appris à manier aussi adroitement que Tirésias. Les sentinelles se sont écartées de sa route et l’ont laissé passer sans lui poser de questions. Il comptait s’installer là-bas, à implorer la charité publique, assis sur les premières marches du temple d’Athéna. Il doit toujours s’y trouver.

ETEOCLE : Là-bas, on l’aura reconnu et tué. Un roi déchu apporte le malheur partout…

ANTIGONE : Toi, combien de fois as-tu prêté attention à l’un ou l’autre de ces mendiants estropiés qui errent dans les rues de la ville ? En as-tu jamais interrogé un seul pour savoir d’où il venait ? Quel avait été son métier ? S’il avait eu une femme et des enfants ?

ETEOCLE : Où veux-tu en venir ? Voilà que tu me parles par énigmes ; tu veux remplacer la Sphinge ?

ANTIGONE : Que nul parmi les Athéniens n’aura davantage prêté attention à Oedipe que toi aux mendiants d’ici. Ils sont encore vivants, mais ils sont déjà des ombres, et les oboles que machinalement nous déposons dans leurs écuelles en passant devant eux sont le modeste prix que nous payons pour acheter le droit d’ignorer leurs malheurs passés.

ETEOCLE : Peu importe. Ni notre père ni Polynice ne reviendront jamais dans ce palais. Et maintenant retournez à vos chambres. Je vais aller inspecter la plaine depuis le haut de la porte Crénée, m’assurer de mes propres yeux de que tu as vu.

Eteocle sort côté ville, Antigone et Ismène regardent leur frère s’éloigner.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.