Fermeture d'un vaccinodrome ministériel à Buenos Aires

Une fois de plus, le journaliste d'investigation Horacio Verbitsky a jeté (peut-être involontairement) un pavé dans la mare.

Au micro de la radio kirchnériste AM750, Horacio Verbitsky (79 ans) qui avait auparavant montré quelque réticence vis-à-vis de la vaccination anti-Covid a expliqué benoîtement qu'il avait été vacciné avec une dose de vaccin Spoutnik V, et ce au ministère de la Santé après une discussion téléphonique avec le ministre Gines Garcia ("une connaissance de longue date", Verbitsky dixit) et non pas selon la procédure standard dans un hôpital public.
Ce traitement de faveur a immédiatement provoqué une vague de protestation, d'autant plus que dans la Capitale nombre de citoyens de plus de 80 ans, théoriquement prioritaires pour recevoir le vaccin, ne parviennent pas à se faire vacciner, ni même à s'inscrire sur le site dédié à cette opération.

Il s'est ensuivi un grand déballage dont il ressort que:

- le ministre Gines Garcia avait détourné 3000 vaccins pour organiser une distribution parallèle au sein même de son ministère;

- bon nombre de personnes non prioritaires comme Moyano, le chef du syndicat des camionneurs, ont bénéficié du même privilège d'une "vaccination VIP";

- des détournements similaires à plus petite échelle se sont produits ailleurs, par exemple le vol de 30 doses à l'hôpital de Comodoro Rivadavia; d'après l'enquête en cours, l'organisateur et premier bénéficiaire du vol, commis avec la complicité d'une infirmière, est un député provincial péroniste du Chubut qui est aussi un syndicaliste camionneur (lui aussi plus syndicaliste que camionneur).

L'opposition se délecte évidemment du scandale du "vaccinodrome pour VIP".

Le président Fernandez a viré sans délai son vieil ami septuagénaire Gines Garcia (qui était de toute façon déjà passablement amorti et n'avait guère brillé dans sa gestion de la crise sanitaire ni dans sa communication sur la pandémie) pour le remplacer par son adjointe Carla Vizzotti dont la compétence technique est indiscutée et qui s'occupait d'ailleurs de la gestion du plan national de vaccination (c'était déjà elle qui avait fait le voyage de Moscou pour négocier la livraison du vaccin russe).

Deux questions restent posées qui vont encore compliquer l'appréhension des tenants et aboutissants de l'affaire:

1°) Vizzotti pouvait-elle ignorer l'existence de ce vaccinodrome parallèle ?

2°) la sortie de Verbitsky était-elle réellement involontaire ?

Horacio Verbitsky est tout sauf un naïf et il pouvait aisément prévoir le ravageur effet politique de sa révélation...
Il n'est donc pas impossible que cela fasse partie des manoeuvres de "rajeunissement des cadres" internes au Parti Péroniste, qui sont menées au profit de l'aile marchante du kirchnérisme (la Campora et ses alliés, qui ont les faveurs de Verbitsky) et au détriment de péronistes plus traditionnels.
Verbitsky avait été viré de Pagina/12 il y a quelques années par Victor Santamaria, chef du syndicat SUTERH des gardiens d'immeubles devenu le principal actionnaire de Pagina/12 (en Argentine, les grands chefs syndicalistes sont péronistes ET millionnaires en dollars, mais ne me demandez pas comment ils font pour s'enrichir autant tout en n'ayant que la défense des pauvres à la bouche, cela me dépasse...)
Santamaria se méfiait de cet incontrôlable journaliste d'investigation et il avait probablement passé à cet effet un deal avec l'ex-président Macri que les enquêtes de Verbitsky mettaient régulièrement hors de lui.
Aujourd'hui c'est le CELS dont il était la figure de proue qui le dénonce dans un communiqué public, et Roberto Navarro, dont l'esprit d'ouverture n'est certes pas la qualité première, vient de lui supprimer sa chronique dans El Destape (un des principaux media du journalisme militant pérono-kirchnériste avec C5N).
Il reste encore à Verbitsky sa note hebdomadaire sur son site El Cohete A La Luna  (ECALL) pour s'expliquer sur l'explosion politique qu'il a (involontairement ?) provoquée. Je compte la lire attentivement demain matin...

PS du 21/2: comme attendu hier, Verbitsky s'est exprimé sur le site ECALL pour faire acte de contrition, mais le dommage politique est fait.
D'après Mario Wainfeld  écrivant dans Pagina/12 de ce jour (Wainfeld est l'un des plus inconditionnels pérono-kirchnéristes du journalisme argentin et il bénéficie à ce titre d'une liaison directe avec la Présidence actuelle et d'informations officieuses privilégiées), il s'agissait de la part de Verbitsky d'un coup de billard à deux bandes: en annonçant qu'il s'était fait vacciner et en dénonçant simultanément qu'Aranda, le N°2 du Groupe Clarin, avait demandé auprès de Gines Garcia à bénéficier d'un même traitement de faveur, Verbitsky aurait visé à désamorcer les révélations faites le même jour par Clarin sur le vaccinodrome pour VIP...
Sauf qu'aucune preuve n'existe, car Aranda n'a pas été vacciné (il préférait attendre l'arrivée du vaccin d'AstraZeneca).  Aranda a donc eu beau jeu de démentir Verbitsky qui s'est retrouvé pris sous les feux croisés de ses ennemis de toujours et de ses amis d'avant-hier.
Si cette explication est la bonne, cette nouvelle occurrence de la fable du pavé de l'ours montre qu'il ne faut jamais surestimer l'intelligence politique des péronistes, fussent-ils de vieux renards journalistiques de gauche...

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