Petites et grandes manoeuvres présidentielles en Argentine

L'échec du gouvernement néolibéral de Macri et la fragmentation du péronisme invitent à réfléchir sur les contours possibles des prochaines recompositions de la société politique argentine en vue des présidentielles de la fin de l'année.

L'équation politique des prochaines présidentielles semble insoluble:

Macri plafonne à 20% d'opinions positives; il subit un rejet massif (plus de 60%) et son potentiel électoral plafonne à 30-35%

l'ex-présidente CFK est dans la même situation et aucun de ses opposants péronistes de droite (Urtubey, Massa, Pichetto...) n'a émergé. Les derniers sondages mettent Massa à 10%, loin derrière les deux précités, et ses multiples zigzags de ces dernières années n'ont pas amélioré sa crédibilité.

L'establishment médiatico-industriel se rend bien compte que Macri risque de perdre l'élection malgré sa tentative d'en faire un plébiscite négatif anti-CFK et le "cercle rouge" s'active donc intensément à construire une candidature de remplacement opérant un début de recentrage vers les intérêts des capitalistes industriels des secteurs concurrentiels, alors que Macri n'a oeuvré qu'au bénéfice des banques et du secteur hyper-concentré de la production et distribution d'énergie. Même le secteur du BTP, source de la fortune de la famille Macri et de ses proches, bat de l'aile, les enquêtes en cours pour corruption ayant paralysé les contrats avec le secteur public.

Le choix actuel de l'oligarchie est de promouvoir l'image de Roberto Lavagna, qui siégea au cabinet d'Alfonsin puis fut ministre des finances de Kirchner en 2003-2005, lorsqu'il fallut négocier avec le FMI la sortie du défaut de 2002, une situation qui risque fort de se reproduire d'ici à deux ou trois ans.

Pour compenser le déficit d'image de ce technocrate, on lui adjoindrait l'animateur télévisuel Tinelli (un équivalent local de P. Sébastien ou C. Hanouna) comme candidat gouverneur dans la province de Buenos Aires, afin que le simultanéité des deux élections permette de drainer vers le candidat présidentiel une fraction significative du vote populaire « tinelliste ». L'idée serait ainsi de faire un bon score dans la province de Buenos Aires (qui représente à elle seule 30% de l'électorat) et de réaliser un score aussi écrasant à Cordoba, la deuxième province  la plus importante, que celui de Macri en 2015: cette année le successeur Schiaretti du faiseur de roi De La Sota (décédé depuis) joue clairement la carte Lavagna et ne se fait pas trop de souci pour sa propre réélection, vu la grande coalition qu'il a réussi à mettre sur pied (incluant les socialistes) et surtout la division de la coalition présidentielle dans sa province. Comme Lavagna pourrait par ailleurs attirer le vote de nombreux radicaux mécontents de Macri et le vote de nombreux péronistes anti-kirchnéristes dont le slogan est « tout sauf CFK », son positionnement central pourrait lui permettre d'être élu, comme l'a été Macron chez nous, en « coupant les deux bouts de l'omelette » malgré son âge avancé (72 ans) qui peut par ailleurs contribuer à lui attirer le soutien de certains jeunes et moins jeunes loups, rassurés quant à leur propre avenir de présidentiables par le fait que Lavagna ne ferait qu'un seul mandat. Lavagna démarre très bas dans les sondages (autour de 8%) mais la puissance de feu médiatique du Groupe Clarin et autres médias contròlés par le "cercle rouge" ne doit pas être sous-estimée.

Par ailleurs on ne sait toujours pas si CFK sera candidate. Pour le moment, elle s'occupe à renouer des contacts avec tous ceux qui avaient rompu avec elle lors de son second mandat, ce qui fait pas mal de monde...

Les premiers résultats qu'elle a obtenus sont que certains anciens proches de Massa se sont considérablement rapprochés des kirchnéristes, comme l'ancien gouverneur Sola. Seuls les plus anti-K des péronistes Macri-compatibles comme Urtubey et Pichetto maintiennent leur ostracisme à l'encontre de l'ancienne présidente.

Massa se retrouve de plus en plus isolé et il semble prêt lui aussi à jouer la carte Lavagna, mais comme il n'en est plus à un zigzag de plus ou de moins, il pourrait finalement accepter de participer à une grande primaire intra-péroniste...

Si CFK ne se présente pas, la tendance K-compatible à l'intérieur du péronisme serait représentée par plusieurs candidats potentiels comme l'ancien candidat Scioli (battu en 2015 mais qui a fait part récemment de son intention de concourir à nouveau), ou Sola, ou par les anciens ministres Rossi et Kicillof.

Au sein de l'alliance Cambiemos, certains envisagent une candidature aux primaires du radical Lousteau (qui fut un temps ministre de CFK) contre le président sortant, ou bien de remplacer Macri, dont l'image est trop détériorée, par la gouverneure Vidal, mais ces scénarios semblent peu plausibles. Seule une accélération de la récession économique en débâcle financière (dont la probabilité n'est pas nulle malgré les coûteux efforts du FMI pour soutenir le gouvernement néolibéral à bout de bras jusqu'à octobre) pourrait dissuader Macri de chercher à se faire réélire.

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