Les Argentins sont trop gros

L'épidémie d'obésité est particulièrement grave en Argentine: selon une étude publiée cette semaine, 66% de la population est en surpoids et 32% est carrément obèse.

Ces statistiques placent l'Argentine parmi les pays latino-américains ayant le plus fort taux d'obésité avec le Mexique et le Paraguay.

Cette épidémie a, en Argentine comme ailleurs, quatre causes principales:

1°) des habitudes alimentaires désastreuses: le régime alimentaire des Argentins possède toutes les tares de l'alimentation industrielle anglo-saxonne: trop de sucre, car les boissons gazeuses d'origine yanqui (Coca, Pepsi, 7Up etc.) et les yoghourts sucrés et chimiquement aromatisés sont un véritable fléau auquel aucun gouvernement n'a le courage de s'attaquer; trop d'hydrates de carbone  ultra-transformés: ici, comme en Angleterre ou aux États-Unis, les sandwichs sont faits exclusivement avec du pain de mie... et il les combine avec les mauvaises habitudes propres à la culture locale: trop de viande rouge et de charcuteries trop grasses et trop salées, et trop peu de légumineuses, de poisson et surtout trop peu de fruits et légumes frais.

Lorsqu'ils mangent en dehors du domicile ou grignotent en dehors des repas en achetant des snacks dans les « kioskitos » débordant de confiseries, les Argentins consomment goulûment toutes les variantes salées et sucrées de la néfaste-food (croissants, bonbons, gâteaux industriels, empanadas, hamburgers, pizzas, milanaises...) plutôt que des plats mieux équilibrés qui au total ne leur coûteraient pourtant pas plus cher (salades composées, ragoûts de lentilles ou de maïs et haricots, fruits frais et laitages maigres...) Mais ici, comme chez nous dans les classes populaires et moyennes, on préfère trop souvent manger une crème glacée en guise de dessert que faire l'effort de peler un fruit...

2°) des rations excessives: les Argentins mangent tout simplement trop de tout; comme aux USA, c'est quelque chose de profondément ancré dans la mentalité de ces descendants d'immigrants crève-la-faim à qui de gros volumes de nourrriture donnent un sentiment de prospérité. Les restaurants "tenedor libre" sont l'équivalent local du "all-you-can-eat" étatsunien.

3°) une sédentarité à la texane: tout le monde s'étonne lorsque nous disons aller à pied depuis Palermo jusqu'au Musée des Beaux-Arts (environ 40 mn de marche); ici, on prend sa voiture ou les transports en commun même pour faire seulement quelques centaines de mètres...

4°) des comportements compulsifs: ceci relève de l'addiction aux sucres rapides et au gras-salé et de la boulimie d'anxiété provoquée par l'instabilité économique et un sentiment d'insécurité sociale généralisée.

En dehors des classes très supérieures, cette épidémie touche toutes les couches sociales et sa progression est visible même dans les quartiers les plus résidentiels de Buenos Aires. La plupart de nos relations, qui appartiennent pourtant à la classe moyenne supérieure éduquée, sont en surpoids prononcé et souffrent de toutes les maladies chroniques associées à l'obésité: hyperglycémie et diabète, hypertension, hypercholestérolémie et artériosclérose, problèmes articulaires... Qu'à la soixantaine bien entamée je ne consomme aucun médicament leur semble un miracle qu'ils attribuent à la génétique alors que cela résulte simplement d'une hygiène de vie minimale sans pour autant s'astreindre à un régime particulièrement draconien.

Le coût de tous leurs débordements alimentaires pour le système de santé est énorme et les altérations du métabolisme surviennent de plus en plus tôt: 30% des jeunes entre 14 et 30 ans souffrent déjà d'hyperglycémie chronique et finiront probablement diabétiques vers la cinquantaine si rien ne change.

Malheureusement, les autorités n'agissent pas suffisamment pour éviter le désastre sanitaire que ces statistiques promettent à horizon de 10 ou 15 ans.

La liste publiée en milieu de semaine des 60 produits à prix régulés ne prend visiblement en compte aucun critère diététique (il semble que cette liste ait été établie sur la base de consultations bilatérales entre le ministre de l'industrie Dante Sica et quelques uns des principaux acteurs du secteur agro-industriel sans que le ministère de la santé soit mis dans la boucle): elle inclut par exemple de la viande à grlller de deuxième ou troisième catégorie (mais en petite quantité par rapport à ce que dévorent les Argentins), deux marques d'huile à frire, plusieurs variétés de pâtes à cuisson rapide, du vin (blanc et rouge), de la bière, du sucre en morceaux, de la confiture de lait, des petits gâteaux industriels et même... de la chapelure (ingrédient qui sert à paner les escalopes milanaises avant de les frire), bref tout ce que les Argentins ne consomment déjà que trop: des lipides, des sucres rapides et des boissons alcoolisées sans valeur nutritive...

On ne trouve par exemple dans cette liste aucune légumineuse en conserve, alors que les lentllles, pois chiches, petits pois et haricots ont ici un coût modique et seraient une source de protéines, de fibres et de sucres lents plus saine que la viande de boeuf ou de porc.

Une fois de plus, par un mélange d'incompétence, d'improvisation et de démagogie, le gouvernement argentin rate une occasion de faire oeuvre de pédagogie et de réorienter les consommateurs, en particulier les plus jeunes, vers une alimentation plus saine par exemple en menant des campagnes énergiques pour supprimer totalement les boissons sucrées, réduire les pâtisseries dans leur alimentation et ne consommer de la viande rouge grillée que deux fois par semaine au maximum.

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