Le virus de la dette argentine

Pendant que se répand le coronavirus, d’autres virus tout aussi nuisibles continuent de sévir.

L’économie argentine, déjà laissée à genoux par quatre ans de monétarisme néolibéral n’avait évidemment pas besoin de l’actuelle pandémie : le nécessaire redressement industriel auto-centré prôné par Fernandez, Kicillof et leurs équipes prendra encore plus de temps qu’envisagé fin 2019, même si la façon énergique dont le gouvernement gère l’urgence sanitaire donne de bons résultats, surtout si l’on compare la situation du pays avec celle du Brésil, des USA, de l’Angleterre ou de la France.

Les premières mesures d’assouplissement de la quarantaine sont en cours de discussion et donnent lieu aux mêmes débats que chez nous sur l’obligation du port d’un masque ou sur le confinement des personnes âgées. Les mêmes recettes de soutien à l’économie via la création monétaire sont également appliquées : prêts à taux zéro aux entreprises en difficulté, allocations d’urgence aux nombreux chômeurs qu’a créés la mise à l’arrêt d’une grande partie des activités économiques etc.

Il s’y ajoute le projet de création d’un ISF taxant à un taux maximal de 1,5 % les 11 000 à 12 000 plus grosses fortunes du pays, ce qui a déclenché un tollé dans la presse de Droite sur l’air connu du « Vous allez faire fuir les entrepreneurs !». En réalité, la plupart de ces grandes fortunes sont des gens qui vivent (fort bien, merci pour eux) de la rente agraire, de la spéculation financière et de la cartellisation des travaux publics et autres contrats d’équipement de l’Etat.

Un groupe de guignols du péronisme syndical a semé la confusion en bricolant leur propre projet en parallèle de celui du gouvernement. Une version amendée de ce contre-projet produite en faisant un couper-coller de la signature de Moyano (inamovible dirigeant historique du puissant syndicat des camionneurs) sans le consulter a énervé le camionneur en chef.

Mais toutes ces péripéties ne doivent pas faire oublier l’autre virus qui ronge l’Argentine : celui de la dette énorme (environ 95 % du PIB) laissée en héritage par quatre ans de monétarisme néolibéral.

Le ministre des finances Guzman a présenté en fin de semaine dernière ses draconiennes propositions de restructuration de la dette en dollars et sous juridiction américaine détenue par les créditeurs privés (ce sont les « usual suspects » de la spéculation financière à haut rendement : BlackRock, Templeton, Gramercy et quelques autres). L’essentiel de cette dette est détenue par 80 entités financières (étatsuniennes pour la plupart) qui se répartissent en 3 groupes de négociateurs avec l’assistance de cabinets internationaux d’avocats et de diverses banques-conseils comme UBS.

Guzman a proposé un moratoire de 3 ans sur les versements, une réduction de 5 % sur le remboursement en capital et de 62 % sur les intérêts (la dette macriste ayant été contractée à des taux exhorbitants de l’ordre de 8 à 9 %). Guzman a expliqué que l’Argentine étant dans l’impossibilité de payer, il fallait lui laisser le temps de faire redémarrer son économie sous peine d’un défaut pur et simple.

Sans surprise, le comité de coordination des créditeurs privés a rejeté en bloc ces propositions et les a assorti d’un discours qui montre bien la brutalité des maîtres du monde financier.

Gerardo Rodriguez, le mexicain qui dirige le secteur « Marchés émergents » de BlackRock a dit textuellement à Guzman :

"Yo no sé si ustedes tienen claro con quiénes se están metiendo. Nosotros tenemos espalda y podemos sentarnos a esperar a negociar con otro gobierno que entienda a los mercados. Como los entendía el gobierno anterior, por ejemplo" (« Je ne sais pas si vous vous rendez compte d’à qui vous avez affaire. Nous autres avons les épaules larges et nous pouvons nous asseoir et attendre de négocier avec un autre gouvernement qui comprenne les marchés, comme les comprenait le gouvernement antérieur, par exemple. »)

Bref, il y a en ce moment plus d’un virus qui ravage la planète et celui du Covid-19 n’est pas le pire.

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