Nous et eux (3/6) : l’émergence du cyber-tribalisme

Un facteur à la fois de prolifération et d’intensification du tribalisme est le développement des réseaux sociaux et leur usage au service d’intérêts économiques, idéologiques et politiques variés.

Les réseaux sociaux contribuent au développement du tribalisme de deux manières :

a) en facilitant le regroupement de leurs membres sur la base de leurs affinités de tous types et en particulier de celles qui correspondent à leurs priorités identitaires, ils ont permis à des individus et à de petits groupes de se mettre en réseau et d’atteindre ainsi une masse critique, créant ainsi de nouvelles tribus culturelles reflétant le consumérisme ambiant (par exemple, les passionnés de Fortnite, les inconditionnels des produits d’Apple, les fans de StarTrek, les usagers de la playstation Sony, les admiratrices de Céline Dion, les cohortes de suiveurs de tel ou tel promoteur de tendances...) fournissant une caisse de résonance à divers activismes idéologiques (végétaliens, animalistes, survivalistes...) ou également à des mouvements politiques au sens traditionnel du terme (l’Alt-Right américaine est un exemple d’une tribu idéologique qui est parvenue par le biais des réseaux sociaux à sortir d’une marginalité ultra-confidentielle ; les réseaux activistes du Printemps Arabe et inversement ceux de Daech sont d’autres exemples du développement du cyber-tribalisme) ;

b) par la communication et l’interaction permanente entre pairs qui constituent la logique de fonctionnement des réseaux sociaux, ils conduisent au renforcement de la cohésion du groupe autour des centres d’intérêt, des croyances partagées et de la vision du monde qui en fondent l’existence même et à travers le phénomène maintenant bien analysé de « chambre d’écho », où la mise en circulation, la propagation incontrôlée et l’amplification d’informations vraies ou fausses les font revenir en boucle vers leurs émetteurs, d’une part, et l’impact du filtrage algorithmique, d’autre part, car les opérateurs de ces réseaux présentent à chacun en priorité les informations qui coïncident avec les centres d’intérêt déclarés dans son profil, renforçant ainsi les préjugés grâce au biais cognitif qui nous amène à accorder plus de crédit à ce qui va dans le sens de nos convictions pré-établies (‘confirmation bias’) ils favorisent l’élimination progressive de toute curiosité pour l’en dehors de la tribu et surtout de toute conscience critique vis-à-vis de l’en-dedans (et donc aussi la prolifération des thèses complotistes les plus délirantes).

On assiste ainsi à un foisonnement de nouveaux clivages tribaux qui justifient le titre général de « nous et eux » que j’ai donné à cette série de billets. Ce foisonnement de nouveaux clivages « à la carte » contribue puissamment à la fragmentation identitaire de la société moderne. A la différence du tribalisme traditionnel qui procède d’un héritage culturel transmis et entretenu de génération en génération, le cyber-tribalisme est électif (à partir de la définition de son profil et de ses goûts, chacun choisit de quelle(s) tribu(s) il peut et veut faire partie, tout en étant guidé par le principe sous-jacent du « qui se ressemble s’assemble »), non-exclusif (on peut appartenir simultanément et de manière non conflictuelle à plusieurs tribus couvrant des champs distincts, même si une allégeance tribale finit en général par l’emporter sur les autres, ne serait-ce que pour des questions de temps disponible, car tout ces flux d’interactions sont chronophages) et souvent temporaire (voire éphémère). Car ce tribalisme 2.0 est aussi un tribalisme de l’ère du zapping...

La vie associative traditionnelle (partis, associations, clubs, chorales, groupes folkloriques...) possédait déjà ces trois caractéristiques, mais plusieurs aspects du cyber-tribalisme sont entièrement nouveaux : le caractère virtuel des liens entre les participants (même s’ils peuvent à l’occasion se rencontrer physiquement, cela n’est pas nécessaire au maintien de leur sentiment d’appartenance au groupe, y compris pour des individus restant totalement isolés), l’abolition de la contrainte géographique sur la définition du territoire de la tribu (mais la barrière de la langue subsiste : seuls l’anglais et l’arabe ont jusqu’ici permis de constituer des tribus virtuelles transnationales d’une taille appréciable, dont le parangon reste le « califat virtuel » de Daech) ; on peut aussi relever le caractère principalement horizontal des relations entre membres : même si une hiérarchie organisationnelle plus ou moins formalisée existe au sein de la tribu, elle n’est pas toujours perçue comme telle par les membres et la plupart des interactions se font sur un mode non-hiérarchique ; enfin, la barrière technologique et culturelle à l’entrée dans ces réseaux fait émerger de nouvelles structures tribales dont, par contraste avec le tribalisme ancestral, les plus âgés sont exclus.

Il est encore trop tôt pour percevoir de quelles manières ces nouvelles tribus vont s’articuler aux tribus ancestrales, mais le mélange de spontanéisme, de simplisme et de narcissisme qui caractérisent les échanges sur les réseaux sociaux, tout comme la rapidité avec laquelle certaines nouvelles tribus apparaissent et disparaissent, peuvent faire craindre que la plupart des nouvelles tribus idéologiques et politiques aient sur leur environnement social des effets négatifs encore plus prononcés que ceux des anciennes.

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