Il y a pire que la Big Pharma : la Small Pharma

En pharmacie, le small n’est pas beautiful : le pire scandale médicamenteux survenu ces dernières décennies en France, l'affaire du Mediator, a été le fait du laboratoire Servier, qui n’est qu’un microbe à l’échelle mondiale.

En pharmacie, le small n’est pas beautiful : le pire scandale médicamenteux survenu ces dernières décennies en France, l'affaire du Mediator, a été le fait du laboratoire Servier, qui n’est qu’un microbe à l’échelle mondiale. Les vendeurs de poudres de perlimpipin comme Boiron relèvent également de la Small Pharma.

La Big Pharma, tout comme les grands labos de recherche publique, travaille d’arrache-pied pour découvrir des traitements et développer un vaccin contre le Covid-19, mais c’est la Small Pharma du secteur (Oxford, Gilead...) qui depuis quelques mois fait le plus de bruit, parce qu’elle a davantage besoin d’attention médiatique et boursière.

Concernant les vaccins, un mythe complotiste très répandu sur les réseaux sociaux consiste à imaginer que la ploutocratie transnationale veut vacciner tout le monde et injecter au passage des puces 5G pour renforcer le contrôle social. Ce délire digne de QAnon ne mérite pourtant pas qu’on s’y arrête, car d’autres mythes moins grossiers mais tout aussi muisible à l'intelligence du fonctionnement de ce secteur hantent les conversations, y compris sur Mediapart où des gens qui se croient de Gauche perdent tout esprit critique lorsque l’on agite devant leur museau le chiffon rouge de la Big Pharma.

Il y a une raison simple à l’extrême concentration de l’industrie des vaccins : les économies d’échelle qui sont nécessaires à la production de masse nécessitent de lourds investissements; de plus, le développement de vaccins à la fois sûrs et efficaces requiert également beaucoup d’expérience et de savoir-faire. Autrement dit, les barrières à l’entrée sont à la fois financières et techniques, y compris en termes de bonne gestion du risque environnemental : rien que l’élimination en toute sécurité des déchets biologiques issus des processus de fabrication représente de l’ordre de 25 à 30 % du coût total de production des vaccins, et l’abaissement des coûts de revient à un niveau acceptable pour la Sécurité Sociale (disons de l’ordre de la dizaine d’euros) ne peut se faire qu’avec de coûteuses chaînes de production ultra-sécurisées et ultra-automatisées capable de produire annuellement des dizaines voire des centaines de millions de doses.

En pratique, les 20 plus grands producteurs de vaccins représentent la quasi-totalité du marché mondial. Les Big Four occidentales du vaccin (Glaxo, Merck, Pfizer, Sanofi) représentent à elles seules les trois-quarts du marché.

S’agissant d’une question majeure de santé publique, la production de vaccins est fortement régulée par les prix et n’est donc pas une activité très rentable pour la Big Pharma (dans cette activité, la marge bénéficiaire est de l’ordre de 3 % du chiffre d’affaire), contrairement à une autre idée fausse très répandue qui consiste à croire que les industriels se gavent en fabriquant des vaccins.
En réalité, ce que font parfois les grands labos c’est plutôt essayer de négocier avec les autorités de santé des tarifs plus rémunérateurs sur d’autres spécialités en contrepartie des efforts qu’ils font pour fournir des vaccins à bas prix.

On peut regretter que l’industrie du vaccin soit pour l’essentiel aux mains de très grands groupes privés, mais l’alternative consistant à en faire un monopole ou oligopole d’État n’est pas forcément plus satisfaisante : maintenir une relation équilibrée entre des autorités réglementaires fortes et des producteurs suffisamment diversifiés pour ne pas pouvoir abuser d’une position totalement hégémonique est le principal enjeu réel de cette régulation.
La production accélérée « à la russe » ou « à la chinoise » de vaccins anti-Covid, qui consiste à brûler les étapes préliminaires d’évaluation des nouveaux vaccins montre bien les dangers d’une industrie trop étroitement contrôlée par le pouvoir politique, que ce soit par des injonctions directes ou par l’intermédiaire d’autorités réglementaires trop soumises : les tentatives de l’administration Trump de tordre le bras aux experts de la FDA pour accélérer la mise à disposition d’un premier vaccin nous montrent que le problème existe partout, et pas seulement dans la dictature chinoise ou la démocrature russe.
On peut ainsi se souvenir du retard pris par les autorités françaises pour accepter de valider le test ELISA d’Abbott pour la détection du HIV parce que l’on voulait attendre que le test concurrent développé par l’Institut Pasteur soit prêt...

D’ailleurs, parmi les leçons à tirer de la mauvaise gestion de l’actuelle pandémie et de ses lenteurs techno-bureaucratiques en tous genres, il faudra aussi remettre en cause l’actuel monopole de l’Institut Pasteur  (à travers la notion de « centre de référence ») et l'inefficience de la Direction Générale de la Santé en ce qui concerne la validation des tests rapides du Covid, validation qui a pris en France 8 semaines de retard sur des pays voisins dont la compétence scientifique n’est certainement pas inférieure à celle des spécialistes français... mais dont la réactivité organisationnelle semble nettement supérieure.

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