Où va l’Argentine ? (1/2 : l’avenir ne ressemblera pas au passé)

Pour essayer de comprendre où va l’Argentine, il faut commencer par mettre en perspective quelques idées toutes faites qui sont remâchées et propagées par le microcosme médiatico-politique.

Le résultat des élections primaires a produit un électrochoc d’autant plus violent que l’oligarchie dominante s’était auto-intoxiquée avec un discours apologétique n’ayant qu’un rapport de plus en plus distant avec la réalité du pays : lorsque le principal effet concret de la politique de déréglementation néo-libérale menée depuis trois ans et demi en Argentine a été de réduire les salaires réels de 15 % (et ce avant d’inclure les effets de la toute dernière dévaluation) il eût été étonnant que ses responsables n’en fussent pas sévèrement punis dans les urnes, d’autant plus que leur arrogance et leur mépris de classe ont cristallisé sur la personne de Macri la même haine immarcescible qu’envers Macron chez nous au sein des couches populaires paupérisées et précarisées.

Une fois la première surprise passée, le microcosme politico-médiatique s’est remis à spéculer sur les réalignements tactiques en cours et sur les tensions interpersonnelles entre les principaux acteurs de la politique. C’est un travers typique des milieux journalistiques que de personnaliser à outrance les enjeux politiques et de spéculer sur les relations inter-individuelles (le dernier papier du médiocre médiacrate Carlos Gabetta dans Perfil est une bonne illustration de ce travers).

Passons donc en revue quelques idées reçues qui méritent discussion et révision, parce que fondées sur une extrapolation paresseusement mimétique des évènements du passé :

« Le péronisme unifié est de retour » : c’est le discours le plus entendu en Argentine depuis quelques jours, aussi bien du côté de ceux qui le déplorent que de ceux qui s’en réjouissent, et ils en veulent pour principale preuve le double rapprochement entre CFK et Fernandez, d’une part, et entre Massa et Fernandez, d’autre part, ce deuxième ralliement expliquant aux yeux des analystes les plus superficiels le résultat des primaires.

Mais si l’on se contente comme certains de se focaliser arithmétiquement sur ces deux derniers politiciens pour expliquer la large victoire de Fernandez, on néglige plusieurs facteurs politiques et économiques importants. Tout d’abord, le péronisme reste et restera profondément divisé entre les kirchnéristes, les macristes plus ou moins avoués (Pichetto, Schiaretti...) et la masse des opportunistes (dont la plupart des gouverneurs de province et des caciques du PJ) dont le ralliement à Fernandez ne peut faire l’objet d’aucune interprétation stratégique et programmatique. La seule leçon stratégique que l’on peut, à mon avis, en tirer est qu’une victoire électorale en régime présidentiel contre les tenants du néo-libéralisme n’est possible que par l’émergence d’une figure centrale au profil à la fois progressiste et rassembleur ayant déjà acquis l’expérience de la gestion des affaires de l’Etat telle qu’Alberto Fernandez. Le modèle alternatif développé par Laclau d’une cristallisation idéologique nationale-populaire autour d’une figure de chef charismatique est voué à l’échec, du fait de la corruption, de la bureaucratisation et de l’autoritarisme centraliste qu’engendrent ce mode de légitimation. Sans même parler de l'expérience du pouvoir au Vénézuela et ailleurs, l’incapacité de Podemos et de la France Insoumise à réguler et combiner efficacement les apports de leurs différentes tendances internes illustre bien ce problème.

Sur le plan du fonctionnement institutionnel, Massa conserve une structure autonome représentée au Parlement et c’est donc bien d’une alliance qu’il s’agit (organisationnellement comparable à celle qui s’est conclue en 2017 entre Bayrou et Macron) et non pas d’une véritable réunification organique du péronisme. Idéologiquement, Massa est d’ailleurs, tout comme Fernandez lui-même, plus proche du modérantisme industrialiste de Lavagna que d’un très minoritaire kirchnérisme pur et dur qui continue de se proclamer « national et populaire » avec tout ce que ceci recèle de potentielles dérives paléo-péronistes à base de démagogie social-nationaliste.

En réalité, depuis le « menemato » néo-libéral (1989-1999), le potentiel d’hégémonie du péronisme corporatif de jadis s’est dissout dans l’acide de la mondialisation car l’Argentine d’aujourd’hui n’a plus les capacités de développement autonome dont elle disposait dans les années 1940, ni ne permet plus la domination sans partage des médias donnant accès aux couches populaires (essentiellement les canaux radiophoniques à l’époque) que le premier péronisme s’était arrogée. Au surplus, même à l’apogée du premier péronisme, le pouvoir central devait compter avec le poids local des caudillos provinciaux dont beaucoup avaient développé leur propre interprétation du péronisme, qui consistait à donner un nouvel habillage idéologique à leurs pratiques clientélaires traditionnelles. L’Argentine de 15 millions d’habitants des débuts du péronisme bénéficiait d’énormes revenus agricoles et pétroliers qui servaient à financer la redistribution et l’industrialisation, mais le modèle social justicialiste fondé de 1945 à 1949 sur la redistribution des rentes agraires et minières relève du passé décomposé (au reste, dès 1950, la version péroniste de l’Etat-providence avait atteint ses limites et les salaires réels avaient commencé à baisser) : l’Argentine d’aujourd’hui compte 45 millions d’habitants et l’agriculture (même si ses exportations restent une importante source de devises fortes) n’y représente plus que 13 à 15 % du PIB : d’un point de vue macro-économique la politique de dollarisation et de reprimarisation de l’économie menée par Macri était d’avance vouée à l’échec.

Quant au traditionnel volontarisme extractiviste minier et pétrolier (pour le plus grand profit des multinationales anglo-saxonnes et des dirigeants politiques locaux qu’elles arrosent), qui est commun aux péronistes et à leurs adversaires, il va de plus en plus se heurter à la contrainte écologique. Bref, tout retour au péronisme tel qu’il fonctionnait il y a 70 ans est exclu d’autant plus que les progrès de l’individualisme et de la précarisation ont considérablement affaibli les structures syndicales corporatives sur lesquelles s’appuyait le péronisme traditionnel.

Inversement, les principaux médias privés au service de l’oligarchie (groupe Nacion et groupe Clarin) peuvent aussi aujourd’hui mesurer leur perte d’influence face au poids grandissant des réseaux sociaux. L’Argentine de l’hégémonie libérale et impérialiste des années 1880-1930 ne renaîtra pas non plus des ultimes sursauts de son avatar macriste.

« Au secours Cristina revient! » : les plus paresseux des commentateurs argentins et étrangers agitent le spectre d’un retour au pouvoir de CFK, mais c’est négliger le fait que le vice-président argentin a, comme aux USA, un rôle politique limité : c’est le président qui gouverne et le seul exemple récent d’un vice-président actif politiquement fut le vote « non positif » du radical Cobos pour enterrer la « Loi 125 » ; au surplus, l’image dégradée et encore trop clivante de CFK et les nombreuses casseroles judiciaires qu’elle traîne ne lui faciliteront pas la tâche au cas où elle voudrait jouer un rôle plus important que ce qui est prévu par les institutions.

« La tâche prioritaire des dirigeants argentins est de rassurer les marchés financiers » : c’est le bon vieux refrain de la confiance entonné par tous ceux qui oublient qu’en régime démocratique, ce qui conditionne tout le reste c’est d’abord la confiance du peuple. Ce qui a provoqué dimanche dernier l’effondrement brutal du village Potemkine néo-libéral, c’est d’abord la défiance du peuple argentin, dans toutes ses composantes, envers un gouvernement qui n’a cessé de mentir avant comme après les élections et de refuser avec arrogance de modifier son désastreux choix d’une politique économique totalement dérégulée. L’échec instantané de la tentative de Macri de culpabiliser l’électorat pour son vote montre bien la perte d’hégémonie du discours de l’oligarchie néo-libérale mondialisée.

« Après l’élection de Fernandez, l’Argentine rebondira, comme après l’élection de Kirchner » : ce refrain entonné avec optimisme par les kirchnéristes fait bon marché des différences de situation entre la période 2003-2007 et le prochain quadriennat (2020-2023) : la désindustrialisation (et donc la dépendance aux importations de toutes sortes) s’est considérablement accélérée ces dernières années, et de ce fait la productivité argentine a peu progressé (les gains de productivité se font toujours essentiellement dans l’industrie plutôt que dans les services) et l’inflation restera durablement élevée (avant son élection, Macri avait prétendu régler aisément le problème tout comme Hollande avait promis d’inverser la courbe du chômage, mais il terminera son mandat avec une inflation record : 47 % en 2018 et probablement environ 40 % cette année) ce qui continuera de handicaper les investissements dans l’industrie et les infrastructures qui nécessitent davantage de visibilité à moyen-long terme que les services et le commerce du fait de leurs plus longs délais de retour sur investissement. Last but not least, la montée des tensions géopolitiques internationales et les menaces de récession économique globale voire d’une nouvelle crise financière ne favoriseront pas un pays aussi dépendant des marchés internationaux que l’est présentement l’Argentine.

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