Où va l’Argentine ? (2/2 : le dollar et l’inflation, père et mère de tous les maux)

Pour comprendre les difficultés que rencontreront les futurs gouvernants de l’Argentine il faut continuer de balayer certaines des idées reçues les mieux ancrées et surtout changer de point de vue sur la nature du principal fléau économique qui ronge le pays : l’inflation.

« L’Argentine est un pays riche » : beaucoup d’Argentins d’un certain âge (et même beaucoup de plus jeunes) continuent de se bercer de cette illusion, mais la réalité macro-économique du pays leur apporte un cruel démenti.
Selon l’INDEC (équivalent local de l’INSEE) le PIB 2018 de l’Argentine était de 16 767 milliards de pesos, soit 434 milliards de dollars au taux de conversion de 38,6 pesos par dollars au 31 décembre 2018.
Sur la base d’un dollar à 79,48 pesos (valeur à échéance décembre 2019 sur le ROFEX, le marché à terme des devises) et d’une baisse du PIB de 2,5 % cette année, on peut estimer le PIB argentin à fin 2019 à 16 348 milliards de pesos ce qui donne 205,6 milliards de dollars pour environ 45 millions d’habitants soit un PIB par habitant de l’ordre de 4569 dollars courants / habitant, un peu supérieur à celui de l’Algérie (4278 dollars) ou de la Géorgie (4344 dollars).
À titre de comparaison, le PIB de la seule Catalogne (7,5 millions d’habitants) est de 231,3 milliards d’euros (soit environ 255 milliards de dollars), celui de la Hongrie (9,8 millions d’habitants) était de 200 milliards d’euros (225 milliards de dollars) en 2017.
En évaluation modulée PPA (Parité de Pouvoir d’Achat), la position de l’Argentine est moins dégradée, mais après quatre ans de dérégulation financière néo-libérale, elle va se retrouver l’an prochain classée au-delà de la 30ème place mondiale, alors qu’elle était encore au 20ème rang en 2014.

« L’inflation c’est à cause du péronisme »  (variante plus générique : « l’inflation c’est à cause du populisme »): ce discours des économistes orthodoxes, volontiers repris en choeur par nos économistes libéraux et autres chiens de garde médiatiques, par exemple dans cette assez récente chronique de N. Bouzou, papier dont la superficialité n’a d’égal que son mépris des faits (ou son ignorance, ce qui est encore pire, car comme disait Alexandre Dumas : « Je préfère les gens méchants aux imbéciles parce qu’eux au moins se reposent de temps en temps. »).
L’Argentine fait partie depuis un siècle et demi des pays où l’inflation est un mal chronique, y compris et surtout en régime économique libéral : les principaux pics d’inflation de l’après-guerre se partagent équitablement entre phases péronistes et phases libérales au sens économique du terme (car les dictatures militaires des années 60 et 70 étaient férocement libérales) avec un gros avantage quantitatif (si l’on peut dire...) aux libéraux : en moyenne annualisée on a eu 401% sous le gouvernement du général Bignone et 398 % sous celui d’Alfonsin… La seule période récente où l’inflation a été temporairement jugulée a été celle du peso-dollar ménémiste, première expérience néo-libérale (mais menée par un caudillo péroniste pas moins populiste que tous les autres)  qui fut poursuivie par son successeur De La Rua jusqu'à se terminer en faillite financière et en explosion sociale, l'Argentine faisant défaut début 2002 sur une dette devenue insoutenable (bien que n'atteignant que 60% du PIB).
Pendant la longue période libérale mais démocratique allant de 1880 à 1930, l’inflation était déjà présente, même si l’appareil statistique permettant de la mesurer précisément faisait défaut.
Les premiers pics d’inflation comparables en ordre de grandeur à l’inflation actuelle étaient couplés à de fortes dévaluations du peso, et ont été observés en 1889 (30%) et 1891 (50%) puis en 1918 (26 %). Comme avec Macri, la forte dépendance aux exportations agricoles, et aux importations de produits finis et d’équipements industriels rendaient l’Argentine très sensible aux chocs internes ou externes (mauvaises récoltes, chute des cours mondiaux, augmentation des prix industriels par les fournisseurs européens et étatsuniens…). Comme partout ailleurs, la crise de 1929 provoqua une violente déflation (sur 1931-32 la chute des prix fut de 23 % puis encore de 11 % en 1933). Une stabilisation des prix intervint suite à la mise en place d’organismes régulant le prix de la viande et des céréales (en France, c’est le gouvernement du Front Populaire qui créa en juin 1936 l’Office du Blé, devenu plus tard l’ONIC, avec la même mission régulatrice.) Comme les monétaristes d’aujourd’hui, la plupart des économistes attribuaient l’inflation à une croissance excessive de la masse monétaire, même si quelques uns faisaient déjà le lien avec la dette extérieure et la spéculation financière. En résumé, entre inflation, déflation et crises récurrentes de la dette extérieure, l’Argentine n’a guère connu de périodes propices à un développement économique durable.
Contrairement à ce qu’affirment les monétaristes au pouvoir un peu partout, y compris en Argentine, l’inflation n’est pas d’abord un problème quantitatif qui peut se résoudre mécaniquement par la diminution de la masse monétaire circulante, comme les ministres des finances et banquiers centraux successifs (Caputo, Dujovne, Prat-Gay, Sturzenegger, Sandleris) ont essayé vainement de le faire depuis trois ans. Le seul résultat obtenu a été d’étouffer l’économie productive par des taux d’intérêt prohibitifs et d’accroître la défiance envers la monnaie nationale. Si jamais l’inflation finissait par diminuer un peu vers la fin de cette année, ce serait uniquement à cause de la récession et de la chute des salaires réels que la politique de Macri a provoquées. Le malade finirait par mourir guéri, comme ces patients des médecins de Molière épuisés par des saignées à répétition (« La saignée ! La saignée, vous dis-je ! »)
Le premier discours du tout nouveau ministre Lacunza sur le thème de la défense de la parité actuelle du dollar (en continuant d'alimenter la fuite des capitaux avec ce qui reste des réserves de devises) révèle la même volonté suicidaire de persister dans cette erreur d’analyse qui consiste à utiliser encore et toujours les mêmes instruments quantitatifs (taux d’intérêt, intervention sur le marché des changes, émission de bons à court terme pour éponger les liquidités...) afin de résoudre une crise qui est avant tout qualitative.
D’ailleurs, il a suffi que le nouveau président virtuel Alberto Fernandez envoie en début de semaine dernière quelques signaux rassurants sur son intention de ne pas provoquer un défaut de paiement pour calmer temporairement la flambée du dollar (qui a légèrement reculé à 57 pesos après une pointe à plus de 60 pesos).
Comme l’explique bien André Orléan dans L’Empire de la valeur (un ouvrage brillamment hétérodoxe dont je vous recommande la lecture et sur lequel je reviendrai dans un autre billet) en prenant comme exemples les politiques de stabilisation menées en Allemagne en 1923 (émission du Rentenmark) et en France en 1926 (Franc Poincaré), c’est bien la défiance envers la monnaie nationale de tous les acteurs économiques (et pas seulement de ces « marchés financiers » dont on nous rebat les oreilles) qui déclenche des poussées brutales d’inflation pouvant déboucher sur des crises d’hyperinflation comme en Allemagne en 1923 (et en Argentine en 1989) : « Dans les deux épisodes [c-à-d. Allemagne 1923 et France 1926], le retournement ne trouve pas sa source dans les mesures de politique économique. Il s’agit d’un pur mouvement d’adhésion collective, de croyance mimétique de tout le groupe ». Même si, au-delà de la symbolique momentanée, les politiques économiques suivies dans la durée redeviennent importantes. Orléan précise :  « la constitution d’une représentation légitime de la valeur marchande sous la forme d’une nouvelle norme monétaire s’imposait comme un préalable indispensable à tout retour à la stabilité. La croyance collective a permis que se mette en place un nouveau régime monétaire, condition indispensable pour qu’une nouvelle politique économique puisse voir le jour ».
De fait, tous les signes concrets de la défiance généralisée envers la monnaie nationale que décrit Orléan dans son ouvrage sont présents en Argentine depuis déjà des décennies : « [Cette défiance] a pour expression centrale le recours de plus en plus large de la part des acteurs privés nationaux aux devises étrangères. C’est vrai de la fonction d’unité de compte, que ce soit par le jeu de l’indexation ou par le fait de proposer des prix libellés directement en monnaies étrangères (en Argentine, les prix des appartements neufs ou anciens et ceux des véhicules neufs ou des croisières dans les Caraïbes et autres voyages d'agrément sont depuis belle lurette affichés en dollars ; cerise sur le gâteau: depuis quelques jours, même les prix des places de spectacles sont donnés en dollars dans les publicités matinales de Radio Mitre (groupe Clarin) ; quant à l’indexation anticipatrice on l’a encore vue à l’oeuvre lors de la dévaluation brutale du peso juste après les primaires : avant même que les effets ne s’en fasse sentir sur les coûts des prochaines importations, les supermarchés ont d’emblée augmenté leurs prix de vente de 15 à 20%). C’est vrai de la fonction de réserve de valeur, chaque acteur économique cherchant à convertir ses encaisses liquides et nourrissant de ce fait une spéculation effrénée contre la monnaie nationale sur le marché des changes (j’ai déjà plusieurs fois décrit le fétichisme des Argentins pour le dollar). C’est même vrai de la fonction de circulation puisque, dans certains cas, la monnaie nationale n’est même plus acceptée dans les transactions (depuis longtemps en Argentine, de nombreux représentants des professions libérales (chirurgiens, médecins spécialistes, avocats, consultants divers...) demandent à être payés en dollars, soit en liquide, soit sur des comptes à l’étranger ; beaucoup de transactions immobilières entre particuliers se font également pour partie en dollars « au noir »).
Dans son récent ouvrage
d’entretiens avec des journalistes ¿Y ahora que ? l’ancien ministre kirchnériste de l’économie Axel Kicillof (qui devrait devenir en octobre le prochain gouverneur de la province de Buenos Aires) raconte une anecdote révélatrice quant à la préférence bien enracinée, fondée sur l’expérience de décennies de dévaluations à répétition, des Argentins pour le dollar : dans une fête d’enfants où il avait amené son fils, un clown agitant des billets demandait aux enfants s’ils voulaient des pesos ou des dollars et tous les gamins réclamaient des dollars. Et Kicillof de commenter : «J’ai compris à ce moment-là que nous avions perdu la bataille culturelle ».
La seule façon de lutter efficacement contre l’inflation
et la fuite vers le dollar qui en est le corollaire consisterait donc à envoyer un fort signal symbolique de rénovation du signe monétaire (Alfonsin l’avait tenté en remplaçant le Peso par l’Austral, Menem et Cavallo en attachant le peso au dollar) puis à mener une politique visant à réduire le plus rapidement possible les anticipations inflationnistes à tous les niveaux (en commençant par remettre en place quelques mesures réglementaires sur les flux de capitaux qui avaient été hâtivement et désastreusement supprimées par le gouvernement Macri) mais je ne suis pas du tout sûr que Fernandez et son équipe soient prêts à s’y risquer.

« Il faut viser une parité d’équilibre avec le dollar » : le discours de la plupart des économistes repose sur l’habituelle conception erronée qu’il doit exister une « bonne » valeur du dollar équilibrant l’offre et la demande de la devise. En réalité, la nature mimétique de la spéculation inflationniste et le profond ancrage culturel de la dualité monétaire peso/dollar rendent cette notion parfaitement illusoire. Dans le système actuel ouvert à tous les vents de la spéculation financière, il n’y a tout simplement pas de valeur d’équilibre du peso : le marché du dollar futur le cote à 80 pesos pour fin décembre et à 100 pesos en mars, mais il y a seulement quelques semaines, ce marché projetait le dollar à 100 pesos seulement en août 2020...
Ce dont l’Argentine a
urait besoin, c’est d’une valeur durablement compétitive de sa monnaie dans un environnement débarrassé de l’inflation galopante et des effets de « stop and go » sur le cours du dollar que l’on a vus à l’oeuvre aussi bien sous le kirchnérisme que sous le macrisme.
Pour essayer de contenir l’inflation importée et en même temps satisfaire les classes moyennes et supérieures avides de voyages à l’étranger et de produits importés, tous ces gouvernements successifs ont suivi une politique de "plata dulce" consistant à maintenir
le plus longtemps possible un taux du dollar artificiellement bas, un phénomène qu’on décrit là-bas par les termes d’  "atraso cambiario" (« retard de change ») ou de "dolar barato" (« dolar pas cher »).
Les kirchnéristes l’ont fait
à coups d’actions réglementaires hétérodoxes (restriction sur les changes, manipulation de l'indice des prix, opérations étatiques sur le dollar futur) et le macrisme à l’aide d’outils financiers orthodoxes (taux d’intérêt, émission de dette en devises) ou non (opérations étatiques sur le dollar futur, interventions massives et infructueuses, sauf pour les spéculateurs, sur le marché des changes)
La
version kirchnériste de la "plata dulce" a provoqué le développement d’un marché parallèle du "dolar blue"  et un premier réajustement brutal des parités en 2014 suivi d’un deuxième réajustement début 2016 au moment de l’arrivée au pouvoir de Macri dont la libéralisation brutale des flux de capitaux a provoqué l’amorçage d’une nouvelle spirale inflationniste dont le pays n’est jamais sorti. La version macriste de la "plata dulce" a conduit à un doublement de la dette publique (passée en 4 ans de 45 % à plus de 90 % du PIB) et à trois nouveaux épisodes (en mai et septembre 2018 puis en août 2019) de "corrida bancaria" c’est-à-dire de retrait de liquidités bancaires et de fuite spéculative vers le dollar déclenchant un réajustement brutal du taux de change.
L
a plupart des économistes semblent se satisfaire du dernier réajustement du dollar dans la zone des 55 à 63 pesos et le considèrent comme compétitif, mais c’est une illusion que les mois qui viennent se chargeront de dissiper. Mes propres calculs du ratio entre taux d’appréciation de l’euro et taux d’inflation font ressortir un taux prévisionnel 2019 de 1,39 en prenant comme base de départ l’an 2000 qui fut la dernière année d’existence du peso-dollar ménémiste (à l’époque, le dollar et l’euro étaient également à parité, d’où mon choix de cette base).
Ce ratio de 1,
39 ne représente qu’une modeste amélioration qui risque d’être rapidement réabsorbée par l’inflation. Lors des premières années fastes de la croissance kirchnériste entre 2003 et 2007, ce ratio a varié de 2,52 à 1,89 avant de redescendre jusqu’à un premier creux de 0,91 (soit 9 % de retard de change cumulé par rapport à la fin de l’époque du peso-dollar) en 2014 et un minimum absolu de 0,87 en 2016.
L’expérience des 20 dernières années
nous montre que, pour relancer sa croissance, seule façon de dégager les moyens de rembourser petit à petit ses dettes, l’Argentine a besoin que ce ratio euro/inflation (en base 2000) soit au minimum de 1,6 et de préférence supérieur à 1,8.
D’autre part, l’espoir d’un rebond économique en 2020 doit être calibré à l'aune d
es deux années de récession qui précèdent. Les deux années de récession de 2001 et 2002 ont provoqué une chute du PIB par tête de 17 % et ont été suivies d’un rebond de 7,5 % en 2003. Sur cette base, après deux années de recul de 2,5 % en 2018 et 2019, on peut espérer au mieux une modeste remontée de l’ordre de 2 à 2,5 % en 2020.
Les marges de manœuvre du prochain gouvernement s
eront donc limitées et elles le seront encore plus si, au-delà de l’inévitable renégociation des délais de remboursement de la dette, il ne prend pas des mesures énergiques pour améliorer la balance commerciale et casser la spirale inflationniste, y compris en réduisant le gaspillage de devises nécessaires au développement du pays, gaspillage auquel se livrent impunément les classes moyennes et supérieures: il faudrait, par exemple, avoir le courage politique d'alourdir la TVA sur les importations somptuaires (iPhones dernier cri, voitures allemandes de luxe...) et surtout taxer les dépenses touristiques à l’étranger (qui représentaient 12 milliards de dollars l’an passé).
Pendant une phase transitoire qui pourra durer plusieurs années, il faudrait mettre fin au « stop and go » des épisodes de "plata dulce" en affichant une politique d’ajustement du cours du peso par rapport à un panier de devises des principaux partenaires commerciaux de l’Argentine (dollar, euro, real, yuan) ce qui serait probablement la meilleure façon de redonner un peu de visibilité planificatrice aux investisseurs de long terme.
Pourtant aucun vrai redémarrage économique structurel ne sera possible tant que les taux d’intérêt et l’inflation ne seront pas redescendus à des niveaux compatibles avec des plans d’investissement industriel privé de longue durée (c’est-à-dire en dessous de 10%). On peut rêver...

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