Un méchant train de sénateurs

Chronique des événements courants (8ème chapitre)

Le Petit Dauphin, qui se prenait aisément de détestation pour tout ce qui lui faisait traverse, avait nourri l’ambition de se défaire d’un Sénat dont le grand crime fut de ne s’être point rendu à son parti. Il l’avait même proclamé par devant les sénateurs, qui furent tous frappés d’étonnement à l’annonce publique de leur néantisation. L’étonnement se mua tout soudain en mécontentement et nos sénateurs guettèrent dès lors une occasion de moucher l’irrespectueux et trop pressé blondin.

Au Sénat, les choses vont à leur train qui est tout de patience et de longue mémoire et l’affaire de Monsieur B., cet impertinent trublion qui se poussa du col au Palais et qu’on avait du renvoyer par la cause de tous ses manquements et débordements que quelques impertinentes gazettes avaient mis sur la place publique, en fut le prétexte.

Après avoir convoqué divers petits et grands officiers du Palais et écouté ce que les uns et les autres pouvaient avoir à dire, le Sénat en fit sévèrement rapport sur un ton tout de sarcasme et de feinte inquiétude pour la sûreté du prince. Tout dans ce mémoire fut écrit dans la façon raisonnante la plus à même d’enrager le blondin, à qui l’on expliquait entre les lignes que sa maisonnée était fort mal tenue et que les dérangements causés par Monsieur B. trouvaient leur cause première dans la légèreté du Petit Dauphin et du quarteron d’arrogants béjaunes qui l’entouraient à la Cour.

Les sénateurs tenaient leur vengeance et ne manquèrent pas de s’en délecter et pourlécher, en vieux matous matois qu’ils étaient. Ils allèrent à se montrer faussement paternels pour émettre en manière de conclusion quelques recommandations de bon sens ne visant à les entendre qu’à mieux régler tout le manègement de la Maison Royale ; mais au vrai, il s’agissait encore et toujours d’en remontrer à l’impertinent en lui administrant une leçon méritée.

Le blondin écumait mais ne voulait s’abaisser à répondre à ces grossiers manants qui prétendaient à se mêler des affaires du Palais. Aussi chercha-t-il à allumer quelques hâtifs contrefeux par le truchement des toujours dociles étranges lucarnes. Le marquis de Griveaux fut aussitôt commis à cette tâche, dont il s’acquitta fort mal, comme de tout ce qu’il entreprenait au ministère. Il s’avéra qu’il n’avait point lu le rapport sénatorial qu’on lui avait donné ordre de critiquer. Et comme souvent une première erreur en amène une autre, ce fut le tour du Principal Ministre de se mal dépêtrer d’une affaire qui n’engageait ni son honneur ni sa capacité.

Le lendemain matin, le Duc du Havre, qui d'ordinaire évitait de se mêler trop directement de ce qui touchait au domaine royal, fit une demi-douzaine de pas dans l’avant-cour de son ministère pour y lancer aux gazetiers quelques phrases dites d’un ton médiocrement convaincant, parce que sans doute médiocrement convaincu, en un bref discours qui prétendait contester le droit du Sénat à traiter des affaires internes du Palais. La harangue vindicative du Principal Ministre ne fut guère mieux reçue par l’opinion publique que la précédente sortie de Griveaux. En effet, au lieu que le gouvernement fît amende honorable et vînt promettre d’étudier plus avant les remarques sénatoriales, il persévéra dans son entêtement à traiter les sénateurs en noiseux et en sournois ennemis de leur prince suprême. Dans l’humeur fort troublée du temps, il était de fort mauvaise politique de vouloir ainsi batailler contre le Sénat et tout le monde se récria.

Heureusement, la semaine se termina par l’ouverture de la grande foire des campagnes grâce à quoi l’on voyait chaque année Paris envahi d’une nuée de villains ayant quitté leurs chaumines, qui avec ses vaches et leurs veaux, qui avec ses cochons, qui encore avec ses couvées : Monsieur de La Fontaine en eût été ravi. Le blondin s’en fut donc passer une journée entière en cette foire, cependant que les cottes flaves défilaient à nouveau dans Paris, leurs rangs s’y trouvant grossis de quelques manants venus des campagnes les plus affamées. À la foire, on ne vit point la Dauphine que l’opinion publique avait depuis quelque temps surnommée Marie-Antoinette, une marque d’irrespect qui l’avait incitée à ne point paraître et peut-être à s’en consoler en partant jouer à la fermière dans le parc de Versailles.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.