La Cléopâtre d'Akhmatova

Comme tous les intellectuels russes de son temps, Akhmatova était pétrie de culture classique, et de nombreuses allusions à la mythologie et à l’histoire ancienne parsèment son œuvre. En voici un exemple avec ce poème consacré à Cléopâtre.

Comme tous les intellectuels russes de son temps, Akhmatova était pétrie de culture classique, et de nombreuses allusions à la mythologie et à l’histoire ancienne parsèment son œuvre. En voici un exemple avec ce poème consacré à Cléopâtre.

КЛЕОПАТРА

Уже целовала Антония мертвые губы,
Уже на коленях пред Августом слезы лила…
И предали слуги. Грохочут победные трубы
Под римским орлом, и вечерняя стетецся мгла.
И входит последний плененный её красотою,
Высокий и статныйь и шепчет и сматеннии он:
«Тебя – как рабыню… в триумфе пошлет пред собою… »
Но шеи лебяжьей все так же спокоен наклон.

A завтра детей закуют. О как мало осталось
Ей дела на свете – еще мужиком пошутить
И черную змейку, как будто прощальную жалость,
На смуглую грудь равнодушной рукой положить.

CLÉOPÂTRE

D’Antoine, elle a déjà baisé les lèvres mortes
Pour Auguste, des pleurs qu’à genoux elle apporte...
Les valets ont trahi. Victoire au son des trompes.
Sous l’aigle des Romains, la brume du soir tombe.
Puis entre le dernier que sa beauté fascine
Il est grand, bien bâti, et chuchote, troublé :
« Devant lui en triomphe ... esclave… toi marcher ».
Toute sereine, elle a penché son cou de cygne.

Demain, les enfants mis aux fers. Ô si peu reste
À faire avant le jour. Blague avec le manant,
Quel dommage l’adieu, nonchalance du geste,
Sur le sein mordoré poser le noir serpent.

Notes sur ma traduction :
Pour obtenir une versification satisfaisante, je me suis quelque peu écarté de la lettre du poème tout en en respectant l’ordonnancement et le sens général. Par exemple, le deuxième vers dit exactement: « Déjà, à genoux devant Auguste, des larmes elle a versé » et j’ai rendu l’instrumental равнодушной рукой (littéralement « d’une main indifférente ») par « nonchalance du geste ».
J’ai choisi de traduire слуги par ‘valets’ qui me semble mieux se corréler en français à l’idée de la trahison (comme dans les expressions « valets de l’étranger/ du grand capital / de l’impérialisme » etc.) tout en marquant bien la différence de celle qui se veut encore reine.
Dans le même esprit de soulignement de l’écart de statut entre la reine déchue et l’homme entré dans sa prison, j’ai choisi de rendre мужик (diminutif de муж, donc littéralement ‘petit (bon)homme’) par ‘manant’ (et évidemment pas par ‘moujik’ trop connoté paysan russe en français.)
Plutôt que de rendre пошутить par l'ordinaire ‘plaisanter’ j’ai préféré la ‘blague’, plus populaire, pour la proximité de ton avec le 'manant', d’une part, et pour mettre d’autre part en relief a) l’attitude à la fois moins à cheval sur l’étiquette de la prisonnière résolue à se donner la mort, et b) son souci tactique de distraire son geôlier.
Plutôt que de rendre platement смуглую par ‘brun’, ‘mat’ ou ‘hâlé’, j’ai préféré le plus étoffé ‘mordoré’, qui m’a paru une meilleure façon de faire scintiller la légendaire séduction de la dernière reine d’Egypte, et qui permet aussi de renforcer le contraste visuel avec la noirceur du serpent.
Enfin, pour créer un effet de chute finale conforme à une certaine tradition poétique française ("Cette faucille d'or dans le champ des étoiles", "Du fond de l'océan des étoiles nouvelles" etc.), j’ai déporté tout à la fin ce serpent fatidique qu’Akhmatova faisait apparaître au début de l’avant-dernier vers, mais j'ai pris soin que la réorganisation syntaxique ainsi produite laisse encore en incise s’exhaler le regret de quitter ce monde.

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