Sanders aura du mal à devenir le candidat des Démocrates

à rebours de la plupart des analyses récemment proposées, je doute que Sanders, malgré ses bons premiers résultats, puisse obtenir d’être désigné comme le candidat démocrate à la présidence.

Beaucoup d’analystes superficiels se sont laissés abuser par les résultats du caucus du Nevada exprimés en termes de comptage de délégués, selon lequel Sanders a fait 46 %. Les données du vote de premier tour (« first alignment ») sont beaucoup moins flatteuses. Selon les derniers résultats disponibles, encore incomplets (seulement 96% de dépouillement) et non définitifs car contestés par Buttigieg, Sanders a obtenu entre 33 et 34 % des voix et Warren un peu moins de 13 %, ce qui met le camp dit « progressiste » à 46-47 %, soit un total inférieur à celui des candidats dits « centristes » (c'est-à-dire tous les autres).
Les scrutins restants sont des primaires et non plus des caucus (sauf dans quelques territoires d’outre-mer dont le poids est négligeable) et le système dit « winner-take-all » favorisant le candidat arrivant en tête ayant été aboli par les Démocrates depuis 1976 au profit d’une attribution proportionnelle des délégués dans chaque Etat, la polarisation entre les deux camps promet une Convention Démocrate très divisée.
La meilleure chance de Sanders de créer une dynamique suffisante pour obtenir une majorité de délégués est l’actuelle division du camp adverse : plus longtemps les « 3B » (Biden, Bloomberg et Buttigieg) se tireront la bourre sans se départager clairement, mieux la candidature Sanders s'en portera.
Inversement, plus tôt E. Warren jettera l’éponge, mieux ce sera pour son concurrent direct. Warren pourrait abandonner la course avant même le "Super-Mardi" si le vote qui aura lieu en Caroline du Sud la semaine prochaine confirme les derniers sondages qui ne lui donnent que 9 % des voix.
Les primaires les plus importantes ont lieu tout au long du mois de mars, où votent les Etats qui pèsent le plus en nombre de délégués, y compris plusieurs des Etats de la « rust belt » où la bataille à venir avec Trump sera gagnée ou perdue (Californie, Caroline du Nord, Texas, Floride, Illinois, Michigan, Ohio, Géorgie, Virginie).
Dans un mois, on commencera donc à pouvoir évaluer si Sanders parviendra ou non à obtenir une majorité des délégués. Pour l’instant, les sondages le placent en tête des deux plus gros Etats : 28 % en Californie (mais seulement 12 % pour Warren), 26 % au Texas (13 % pour Warren) mais il n'est qu'à 17 % en Floride (8 % pour Warren), loin derrière Bloomberg et Biden.
Autrement dit, même en supposant un abandon rapide de Warren et un report intégral de ses soutiens sur Sanders, les sondages ne lui donnent qu’entre 25 et 40 % des votes aux principales primaires.
La Floride est un bon exemple des limites des capacités de séduction de Sanders : là-bas les latinos sont en bonne partie des descendants d’immigrés cubains anti-castristes et l’épithète de « socialiste » accolée à Sanders a pour eux autant de charme que la barbe de Fidel Castro, contrairement aux Chicanos du Nevada ou de Californie. Quant au gros des troupes démocrates locales, ce sont surtout des retraités aisés que leur âge et leur situation matérielle rendent assez mollement partageux... Or pour gagner les présidentielles contre Trump, il faudra gagner la Floride (on se souvient encore de l'homérique pseudo-recomptage des votes qui permit à G.W.Bush d'être élu grâee au gain in extremis de la Floride, en fait décidé par la Cour Suprême).
Mais Sanders souffre de bien d’autres handicaps que sa coloration « extrémiste » :
- Son faible score potentiel dans l’électorat afro-américain qui, de manière inexplicable, lui préfère encore Biden (apparemment au seul motif qu’il fut le vice-président d’Obama, le président démocrate ayant le moins fait pour cette communauté ; la prétention de Biden se vantant d’avoir été dans son adolescence un militant des Droits Civiques a été réfutée après enquête, au contraire de l'exemplairement anti-raciste Sanders dont la participation juvénile aux manifestations pour les Droits Civiques est attestée: il fut même arrêté par la police de Chicago)
- Ses origines juives qui lui valent le rejet des plus bigots des Démocrates conservateurs dans les Etats du Sud
- Son âge avancé
- Sa santé précaire.
Même en supposant que Sanders arrive à la convention avec une bonne majorité relative (disons environ 40 % des délégués) il ne sera pas au bout de ses peines. Une majorité de l’Establishment démocrate est prête à toutes les magouilles pour l’éliminer (comme en 2016 où ils avaient avantagé Clinton dans le débat final en lui fournissant à l’avance les questions qui lui seraient posées) et beaucoup d’entre eux, qui sont au service du lobby de la finance, préféreront prendre le risque de faire éclater le Parti Démocrate plutôt que d’adouber un candidat « socialiste » (en réalité un social-démocrate à l’européenne).
Si l’un des candidats « centristes » parvenait à se hisser à peu près au même niveau que Sanders, on peut prévoir qu’une de ces entourloupes procédurales dont le Comité National Démocrate a le secret permettra à son préféré d’être désigné (au pire, si la Convention est incapable de trancher, le règlement permet aussi de choisir un candidat qui n’aurait même pas participé aux Primaires)… au risque que l’hypothétique candidat en question soit ensuite battu par Trump du fait de l’inévitable démobilisation qui s’ensuivrait parmi ceux à qui l’on aurait volé leur victoire.

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