La valeur comme idéologie (2/5) : la création de valeur en économie classique

Dans ce second billet, on traite de la production de richesse et de la définition de la valeur d'échange dans le contexte de l'économie classique (du mercantilisme à David Ricardo et aux néo-ricardiens)

À partir du XVIIème siècle, les premiers développements du capitalisme vont conduire à l’apparition de l’économie politique en tant que telle (Montchrestien publie en 1615 le tout premier Traité d’économie politique) tout d’abord comme doctrine de la bourgeoisie commerçante et des premiers entrepreneurs manufacturiers.
Le mercantilisme, doctrine consistant à mettre en avant que le libre commerce enrichit l’État et la société dans son ensemble, émerge simultanément en France, en Angleterre (Hales) en Espagne (Ortiz) et en Italie (Botero). Alors que la société agraire voyait dans le travail de la terre la source première de toute valeur, l’expansion des manufactures met en avant l’industrie comme nouvelle source de richesse et de profit. Mais ce profit n’est réalisé qu’à travers la commercialisation de la production. C’est donc l’activité marchande que les mercantilistes placent au centre du processus de création de valeur et du développement de la croissance économique. En ce sens, le mercantilisme est encore totalement pré-capitaliste : la démarche consistant à investir dans l’augmentation de la productivité du travail pour faire face à la concurrence est absente de la vision mercantiliste.
En parallèle, du fait de la mise en exploitation des mines d’or et d’argent du Nouveau Monde et de l’afflux de métaux précieux se diffusant dans toute l’Europe à partir de l’Empire Espagnol, émerge la théorie quantitative de la monnaie pour rendre compte de l’inflation observée à l’époque (ce phénomène incitera les premiers économistes à se préoccuper entre autres choses de la valeur de la monnaie, un point qui était jusque là non problématique et ne méritait aucune discussion).
Pour les mercantilistes, l’abondance monétaire facilite aussi la mobilisation de capitaux pour l’investissement. Leur objectif premier est la maximisation du profit financier des commerçants et non pas le développement de la production nationale, ce qui leur sera reproché.
Les critiques du mercantilisme consolident une vision de la création primaire de valeur à partir de la terre et du travail et l’on privilégie l’un ou l’autre selon les auteurs : pour Petty la valeur se mesure par la quantité de travail consacrée à la production, alors que pour Cantillon c’est la surface de terre cultivée qui mesure la valeur.
Les Physiocrates du XVIIIème siècle, François Quesnay en tête, insisteront, à rebours des mercantilistes, sur l’importance de l’investissement dans l’amélioration de la productivité agricole, pour le plus grand profit des propriétaires fonciers agricoles (ce que Quesnay était lui-même !) mais ils refuseront d’appliquer le même raisonnement à une industrie encore balbutiante. Ceci correspond à l’émergence du capitalisme agraire qui naquit en Angleterre (par la généralisation des "enclosures", ce processus de privatisation et de concentration de la propriété des terres agricoles qui démarra dès le Moyen-Âge mais atteignit son intensité maximale du XVIème au XVIIIème siècle) avant de se répandre dans le reste de l’Europe.
Pour Quesnay, la seule source de création de valeur est le travail de la terre et il considère l’industrie et le commerce comme « stériles ». Son célèbre Tableau Economique qui montre les engagements annuels de capitaux ne définit d’ailleurs que deux classes : la classe productive (les fermiers) et la classe stérile (incluant l'artisanat et les manufactures). C’est le tout premier modèle macro-économique de la circulation des capitaux et aussi la première définition explicite de la notion de "classe productive".

L’étape suivante sera développée par Adam Smith. Surtout connu pour sa métaphore de la « main invisible » du marché, il clarifie la distinction entre valeur d’usage et valeur d’échange et développe l’idée que la valeur d’échange de tous les biens doit être reliée à leur coût de production (matières premières, outils, salaires), à l’encontre de la conception physiocratique de la stérilité de l’industrie.
Smith introduit également la distinction entre capital fixe et capital circulant. Il explicite la répartition entre salaires et profit : « Ainsi la valeur que les ouvriers ajoutent à la matière se résout alors en deux parties, dont l’une paie les salaires et l’autre les profits que fait l’entrepreneur. » On voit apparaître clairement ici la notion de valeur ajoutée apportée par le travail humain productif. Dans le secteur agricole, l'impact de la nature et de ses aléas sur le rendement des récoltes rendait le lien entre travail et valeur ajoutée moins visible, ce qui peut expliquer l'absence de conceptualisation par les Physiocrates de la notion de productivité du travail.
Par contraste, Adam Smith est le premier véritable économiste de l’âge de la Révolution Industrielle. Smith a donc réfléchi à la différence entre travail productif (qu’il limite à la production des biens matériels) et travail non productif, et il en tire la conclusion que les travailleurs non productifs reçoivent des revenus de transfert qui proviennent d’une partie de la valeur ajoutée, soit directement (les gages, salaires et honoraires des domestiques, musiciens, avocats, médecins etc. qui sont payés directement par les membres de la classe productive) soit indirectement via les impôts collectés par l’État (fonctionnaires administratifs, enseignants, militaires etc.)

Pour expliquer la formation des prix relatifs, Adam Smith adopte une approche pseudo-généalogique : il imagine une société agraire primitive où le travail est le seul facteur de production (la terre étant librement partagée) puis prend en compte l’évolution des modes de production (dans un régime où l’usage de la terre devenue propriété privée doit être rémunéré, c’est son prix de location qui constitue la rente foncière et en justifie l’existence).
Smith considère donc que le seul coût du travail ne peut expliquer la valeur des biens : d’autres facteurs entre en ligne de compte dès que l’on s’éloigne du paradigme de la société agraire primitive. Mais il ne développe pas pour autant une véritable théorie de la valeur : dire que les prix de production doivent correspondre aux coûts de production revient à expliquer les prix par les prix, comme le note M. Blaug dans [2] (p.45).
Chez Adam Smith finalement, comme jadis chez Platon, les différents biens ne deviennent commensurables qu’à travers l’échange monétaire.

Malgré une pensée souvent confuse, Adam Smith apporte des progrès conceptuels dans deux autres domaines : la distinction de niveau de rémunération entre travail qualifié et travail non qualifié qu’il justifie par le coût de l’entraînement précédant la qualification, d’une part, et les avantages de la division du travail dans une perspective d’augmentation de la productivité, d’autre part.

Certains marxistes (et Marx lui-même) ont soutenu que Smith s’est embrouillé dans une double tentative de définition de la valeur-travail : la valeur d’un bien en terme de travail commandé (c’est-à-dire son pouvoir d’achat, exprimé en quantité de travail, par rapport à d’autres biens) et la valeur en terme de travail incorporé (c’est-à-dire son coût de production, exprimé également en quantité de travail). C’est à la fois sous-estimer et surestimer Smith : le sous-estimer car sa Richesse des Nations montre qu’il ne faisait pas ce type de confusion, mais aussi le surestimer car il ne cherche pas réellement à sortir de la tautologie consistant à ramener les prix aux prix (à travers sa théorie des coûts de production.) Par sa conception de la multiplicité et de l’hétérogénéité des facteurs de production et ses tentatives tâtonnantes de développer des modèles d’équilibre partiels, Smith peut être vu davantage comme un précurseur de Walras et des économistes libéraux de la deuxième moitié du 19ème siècle que de Ricardo et Marx.

David Ricardo quant à lui représente l’apogée de l’économie classique. Fils d’un banquier juif, il se convertit au quakerisme et il s’enrichit par la spéculation financière avant d’acquérir des propriétés foncières et de devenir un très respecté membre du Parlement britannique.
Il fut le premier à comprendre que, dans une économie libérale pré-keynésienne où l’État n’intervenait pas de manière contra-cyclique pour amortir les fluctuations des marchés, les valeurs boursières et les prix des matières premières fluctuaient en fonction de cycles de court terme (cycles de 3-4 ans qu’on appelle cycles de Kitchin dans la théorie des cycles) et c’est sa capacité d’anticipation des retournements de conjoncture qui lui permit de faire fortune.

Contrairement à Smith, qui limitait l’applicabilité de la notion de valeur-travail aux sociétés agraires primitives, Ricardo considère que les prix normaux des produits (c’est-à-dire ne tenant pas compte des fluctuations conjoncturelles des marchés) reflètent leurs coûts de production exprimés en heures de travail. Ricardo est conscient que les fluctuations de prix dépendent aussi des fluctuations de valeur de la monnaie. Comme à son époque la principale monnaie est l’or, il peut aussi exprimer la valeur de l’or sur la base de son coup de production (extraction minière, raffinement, production de la monnaie circulante). Autrement dit, les prix relatifs des marchandises sont tous exprimables en termes de ratio de temps de travail, pour autant que les biens correspondants puissent être produits selon des processus largement répandus (ce qui exclut de déterminer par cette méthode la valeur des objets d’art, par exemple).
Il admet également que le travail qualifié vaut plus que le travail non qualifié, ce qui introduit des coefficients multiplicatifs variables selon les types de produits mais ne change pas le principe général. Il intègre également au calcul du travail nécessaire à la production des marchandises le travail dépensé en amont pour produire les machines et autres ressources requises (bâtiments, outils, matières premières consommées au cours du processus de production…). Quant au prix normal du travail, il correspond au coût de l’entretien et de la reproduction du stock de main d’œuvre.

Pourtant, cette construction est incomplète puisqu’elle ne prend pas en compte la part des profits, qui sont proportionnels au montant des capitaux engagés initialement et non pas à une quantité de travail (le taux de profit est supposé uniforme entre toutes les branches du fait de la concurrence entre les capitaux, et pour la classe des entrepreneurs-propriétaires dont traitait Ricardo, il n’y avait pas lieu de séparer nettement le profit de la rémunération des capitaux investis).
Ricardo reconnaît d’ailleurs que sa théorie n’est qu’une approximation, mais à son époque les volumes de capital fixe engagés dans la production étaient relativement faibles par comparaison au poids des salaires ce qui rendait l’approximation acceptable aux yeux de ses contemporains.

Un autre aspect important de la théorie de Ricardo est l’explication de la rente foncière par le coût marginal de production : le prix normal de vente correspond à ce coût marginal, et partout où le coût est inférieur, la marge supplémentaire dégagée alimente la rente foncière : un terrain plus fertile aura, à effort humain égal, un rendement supérieur aux autres.

Enfin, il montre que le pouvoir d’achat des salaires doit tendre à s’élever au fur et à mesure de l’élévation de l’intensité capitalistique des activités productives du fait de la réduction du poids des salaires dans la production la plus intensive en capital (c’est ce que l’on appellera plus tard l’effet Ricardo, qui mit d’ailleurs des décennies à se matérialiser en termes de revenus réels des classes laborieuses).

Le plus important problème qui se posa à Ricardo pour finaliser sa théorie de la valeur et de la répartition fut la spécification d’un étalon de valeur afin de définir les prix réels des marchandises. Après avoir mis en avant le blé comme marchandise fondamentale, et tout en étant conscient de l’imperfection de sa solution, il adopta l’or comme étalon (ce qui correspondait assez bien aux conditions de son époque où la monnaie-papier se devait d’être convertible en or.)
Il faudra attendre Piero Sraffa (un économiste hétérodoxe de Cambridge connu par ailleurs pour ses liens d’amitié avec le dirigeant communiste italien Antonio Gramsci) pour que le problème théorique de la marchandise-étalon soit résolu.
Dans son célèbre ouvrage Production de marchandises par des marchandises, publié en 1960, Sraffa utilise le formalisme des matrices de coefficients techniques (représentant ligne par ligne la production de chaque marchandise à partir des autres et d’une certaine quantité de travail) pour démontrer que la marchandise-étalon qui doit rester homothétiquement identique à elle-même au cours d’un cycle productif est en fait un cocktail de toutes les marchandises fondamentales (c’est-à-dire celles qui interviennent dans la production des autres marchandises), chacune assortie d’un coefficient de pondération. Ces pondérations constituent en fait le premier vecteur propre d’une matrice reflétant l’ensemble des conditions techniques de production à un instant donné.
Au-delà de l’élucidation du problème de la marchandise-étalon posé par Ricardo, la modélisation de Sraffa est intéressante du point de vue de la construction des modèles de croissance et de l’analyse des contraintes économiques, parce qu’elle met l’accent (par contraste avec les modèles néo-classiques orthodoxes) sur l’importance des interdépendances techniques dans les processus de production.
Sraffa et ses collègues hétérodoxes « néo-ricardiens » et « néo-keynésiens » (Garegnani, Robinson, Pasinetti...) ont fait l’objet d’un puissant tir de barrage idéologique de la part des orthodoxes qui ont critiqué le manque de réalisme du modèle de Sraffa (mais les modèles post-walrasiens d’équilibre général qu’ils mettent en avant ne sont guère réalistes non plus...)
Le fond du problème (exposé par M. Blaug en [2] p 164) est que la modélisation néo-ricardienne ne débouche par sur une détermination du taux de profit : pour les néo-ricardiens (comme pour les marxistes et les néo-keynésiens) le taux de profit est déterminé par le rapport de force entre capitalistes et salariés, et c’est bien le rappel du rôle de la lutte des classes dans la dynamique de l’économie qui gêne les partisans de l’idéologie économique dominante qui préfèrent évidemment une conception endogène de la définition du taux de profit, dans une conception normative qui vise en réalité à la justification « théorique » de l’ordre établi.

Pour une présentation équilibrée du débat entre néo-ricardiens et néo-classiques on se reportera à l’article de C.E. Ferguson traduit dans [4] p 75-93) Les néo-ricardiens ont aussi été critiqués d’un point de vue marxiste mettant en avant l’absence de conceptualisation du rapport salarial dans sa théorie des prix de production (voir par exemple l’essai de C. Benetti et J. Cartelier au début de [5].)

En conclusion de ce parcours de l’économie classique pré-marxienne on peut y constater les mêmes types de biais idéologiques déjà évoqués à la fin du premier billet, biais qui reflètent les conditions socio-économiques de leur époque mais qui ont aussi un but apologétique :

F. Quesnay, propriétaire foncier de l’époque pré-industrielle, se focalise exclusivement sur l’agriculture comme activité productrice de valeur ;

A. Smith, influencé par Quesnay mais qui vit au contact des premiers entrepreneurs industriels britanniques, prend en compte l’industrie naissante dans son appréhension de la richesse nationale ;

D. Ricardo, spéculateur financier devenu propriétaire foncier, s’intéresse à comprendre les clés de répartition des richesses et à fournir des explications-justifications du profit financier et de la rente foncière.

Sources : les ouvrages cités dans le premier billet, ainsi que :

[4] Problématiques de la croissance Volume II Marx, Sraffa et le retour aux classiques
(anthologie de textes traduits par Gilbert ABRAHAM-FROIS & al. (Ed. Economica – 1978)

[5] Carlo BENETTI, Claude BERTHOMIEU, Jean CARTELIER
Economie classique Economie vulgaire (P.U.G. - Maspero - 1973)

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