Le péronisme façon puzzle

Les péronistes sont éparpillés entre trois principales tendances qui ne semblent toujours pas converger à moins d'un mois du dépôt des candidatures aux primaires présidentielles

L'annonce-surprise du binôme Fernandez-Fernandez pousse le reste des caciques péronistes à s'activer en vue des prochaines présidentielles.

Pour l'instant, les chamailleries continuent entre:

a) les plus fervents des anti-K (Urtubey, Schiaretti, Pichetto...) regroupés sous le label "Alternative Fédérale" qui veulent faire primaire à part et voudraient y inclure Lavagna mais pas le tandem des Fernandez;

b) les Alternatifs plus oecuméniques (Massa, Gioja et quelques gouverneurs) qui sont prêts à intégrer les kirchnéristes dans une grande primaire de toute l'opposition, mais Lavagna s'y refuse car il craint de se faire phagocyter par les péronistes;

c) les kirchnéristes qui ont déjà lancé leur candidature et ralliés à leur cause 8 gouverneurs de (petites) provinces et qui sont prêts à concourir tout seuls ou au sein du PJ (cette dernière hypothèse ayant leur préférence, surtout depuis que CFK n'est plus qu'en seconde ligne et qu'Alberto F. est à la manoeuvre).

Les lignes de fracture entre ces tendances reflètent des divergences politiques réelles (schématiquement entre les crypto-macristes, les industrialistes-développementistes et les nationalistes sociaux), divergences qui étaient déjà présentes dans le premier péronisme: Peron avait gouverné depuis 1945 au début des années 50 en construisant une alliance métastable avec les caudillos des provinces nécessiteuses (de sensibilité fédéraliste et conservatrice) d'une part, et les structures syndicales et patronales du Grand Buenos Aires, d'autre part.

Aujourd'hui, le prolétariat industriel des banlieues qui constituait la principale base populaire du péronisme s'est effiloché dans le précariat, et les différentes provinces sont de plus en plus polarisées entre les grosses (Buenos Aires, Cordoba, Santa Fe, Mendoza, Tucuman) et les petites provinces souvent plus pauvres et peu peuplées (sauf en Patagonie où Neuquen, et dans une moindre mesure Santa Cruz et Chubut, sont riches en pétrole et en gaz, mais représentent un faible enjeu électoral du fait de leur population réduite) et on voit cette coupure géographique se manifester clairement: les dirigeants des provinces les plus riches, fussent-ils étiquetés péronistes, sont en fait plus proches de Macri ou de Lavagna (le cas de Schiaretti à Cordoba est exemplaire) que des Fernandez.

En revanche les 8 gouverneurs qui soutiennent CFK sont pour la plupart à la tête des provinces les plus pauvres situées au nord du pays (le très Macri-compatible Urtubey à Salta est l'exception qui confirme la règle).

Autrement dit, la traditionnelle opposition idéologique à forte valeur identitaire entre Unitaires et Fédéralistes s'est également effilochée et fragmentée au cours des dernières décennies et l'on a désormais une tripartition entre la Capitale et deux groupes de provinces ayant des dynamiques de développement différentes, ce qui complique la reconstitution du système traditionnel de répartition du pouvoir au sein du parti péroniste au moment des élections.

On peut ici faire un parallèle avec la France où l'on observe également une coupure culturelle entre l'Ile-de-France, les grandes métropoles régionales, et une France dite "périphérique" mi-urbaine mi rurale.

On ne peut jamais exclure que les péronistes finissent par nous rejouer Embrassons-nous Folleville, comme ils en avaient eu historiquement l'habitude, mais la sécession de 2015 a de bonnes chances de se reproduire cette année (d'ailleurs, certaines rumeurs courent comme quoi Schiaretti aurait passé un pacte avec Macri pour lui garantir une multiplicité de candidatures péronistes afin de faciliter sa réélection).

Au-delà des égos surdimensionnés des politiciens (un facteur qui n'est jamais à sous-estimer) ce sont les évolutions sociales de longue durée que je décrivais précédemment qui expliquent l'absence de cette coagulation opportuniste à laquelle les péronistes se livraient antérieurement.

Ainsi, Peron prétendait que les luttes intestines au sein du péronisme faisait partie intégrante de son processus de renouvellement ("Les péronistes sont comme les chats, on croit qu'ils se battent entre eux, mais en fait ils se reproduisent") mais il semble bien que ce parti-caméléon finira, comme chez nous les partis traditionnels de gauche et de droite, par être à son tour victime des évolutions socio-culturelles de la société argentine.

Sur les trois principaux candidats en lice actuellement, deux ne sont pas péronistes (Macri et Lavagna) et une deuxième défaite consécutive à l'élection présidentielle conduirait probablement à l'éclatement définitif du péronisme et à son déclin, ce qui ne serait pas forcément un grand malheur pour l'Argentine...

Car pour paraphraser ce que disait Churchill à propos de la division de l'Allemagne, j'aime tellement le péronisme que je préfère qu'il y en ait plusieurs.

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